Выбрать главу

— Vous couvrirez les frais de cette pagaille ?

Illyan grimaça.

— Oui, hélas.

— Et… vous chercherez Miles du mieux possible ?

— Oh oui, souffla-t-il.

— Dans ce cas, j’irai, annonça Bothari-Jesek, la voix faible, le visage blême.

— Merci, dit calmement Illyan. Mon courrier rapide est à ta disposition. Il sera prêt à partir dès que vous le pourrez. (Son regard tomba comme à regret sur Mark. Cela faisait un bon moment qu’il évitait de le voir.) Combien de gardes souhaites-tu prendre avec toi ? demanda-t-il à Bothari-Jesek. Je leur ferai comprendre qu’ils sont sous tes ordres jusqu’à ce que vous soyez arrivés chez le comte.

— Je n’en veux pas mais il me faudra bien dormir un peu. Deux, décida Bothari-Jesek.

Et voilà comment il devenait officiellement prisonnier du gouvernement impérial de Barrayar, songea Mark. Fin du voyage.

Bothari-Jesek se leva et lui intima d’un geste d’en faire autant.

— Allons-y. Je dois prendre quelques effets personnels à bord du Peregrine. Dire à mon second d’assurer le commandement et expliquer à mes hommes la quarantaine. Trente minutes.

— Bien. Capitaine Quinn, s’il vous plaît, restez.

— Oui, monsieur.

Illyan se leva à son tour pour accompagner Bothari-Jesek à la porte.

— Dis à Aral et à Cordélia… commença-t-il puis il se tut.

Un long moment passa.

— Je leur dirai, dit finalement Bothari-Jesek.

Illyan hocha la tête.

La porte s’ouvrit devant elle et elle s’en fut à grands pas. Elle ne chercha même pas à voir si Mark la suivait. Il dut courir pour ne pas se faire distancer.

Sa cabine à bord du courrier rapide de la SecImp se révéla encore plus petite que celle qu’il avait occupée à bord du Peregrine. Bothari-Jesek l’y enferma et l’abandonna. Il n’y avait ni horloge ni même le moindre contact humain : la cabine possédait son propre système informatique de livraison des repas, connecté par quelque réseau aux cuisines du vaisseau. Il dévora de façon obsessionnelle, sans plus savoir vraiment à quoi cela lui servait. Le confort procuré par la nourriture se mêlait à un vague sentiment d’autodestruction. Mais la mort par obésité prenait des années et il n’avait que cinq jours.

Le dernier jour, son corps refusa sa stratégie : il fut violemment malade. Il parvint à garder cela secret jusqu’au transfert sur la planète dans la navette. Là, on attribua son malaise à l’apesanteur et au mal de l’espace. Un garde de la SecImp se montra étonnamment sympathique avec lui. Il devait sans doute souffrir lui aussi du mal de l’espace. L’homme lui colla une pastille anti nausée sur le cou.

Cette pastille possédait aussi des effets sédatifs. Le cœur de Mark ralentit. L’effet apaisant dura jusqu’à ce qu’ils atterrissent et grimpent à bord d’une voiture. Un garde et un chauffeur prirent place dans le compartiment avant. Mark s’assit en face de Bothari-Jesek à l’arrière pour ce qui allait être la dernière partie de ce voyage au bout du cauchemar. Ils quittèrent le spatioport militaire pour se rendre à Vorbarr Sultana. Le cœur de l’empire barrayaran.

Ce ne fut que quand il parut être en proie à une attaque d’asthme que Bothari-Jesek, abandonnant sa sombre introspection, se manifesta.

— Qu’avez-vous, nom de Dieu ?

Elle se pencha et lui prit le pouls qui s’affolait. Il était en nage.

— Malade, bafouilla-t-il.

Elle lui lança un regard irrité qui signifiait ça-je-m’en-suis-aperçu-toute-seule. Il se corrigea et admit :

— J’ai peur.

Il pensait avoir connu la pire des peurs sous le feu bharaputran mais ce n’était rien comparé à cette terreur rampante, cette crampe qui lui raidissait tout le corps, le faisait suffoquer à l’idée que son destin lui échappait à jamais.

— De quoi avez-vous peur ? demanda-t-elle, méprisante. Personne ne va vous faire de mal.

— Capitaine, ils vont me tuer.

— Qui ça ? Lord Aral et dame Cordélia ? Ça m’étonnerait. Si, pour une raison quelconque, nous ne parvenons pas à retrouver Miles, vous pourriez devenir le prochain comte Vorkosigan. Vous avez sûrement déjà trouvé ça tout seul.

Ce fut alors qu’il satisfit une vieille curiosité. Il s’évanouit et ses poumons fonctionnèrent effectivement automatiquement. Il ne resta inconscient que quelques secondes. Dans un brouillard noir, il se débattit tandis que Bothari-Jesek essayait de déboutonner sa chemise et lui ouvrait la bouche pour vérifier qu’il n’avait pas avalé sa langue. Elle avait emporté, par habitude, deux capsules anti nausée, et en tenait une, incertaine. D’un geste urgent, il lui indiqua de la lui appliquer. Cela lui fit du bien.

— Pour qui prenez-vous ces gens ? demanda-t-elle avec colère quand ses battements de cœur se firent plus réguliers.

— Je ne sais pas. Mais je suis certain qu’ils ne vont pas être contents de me voir.

Le pire était de savoir que cela aurait pu nettement mieux se passer. Si seulement il avait débarqué ici avant cette débâcle sur l’Ensemble de Jackson… pour dire bonjour, par exemple. Mais il avait voulu être en position de force pour rencontrer Barrayar. Il avait voulu nettoyer l’Enfer. Il n’avait réussi qu’à apporter l’Enfer ici avec lui.

Elle se renfonça dans son siège et le considéra avec stupéfaction.

— Vous êtes vraiment terrorisé à ce point ? demanda-t-elle comme si elle venait de faire une découverte essentielle.

Il eut envie de hurler.

— Mark, lord Aral et Dame Cordélia vous soutiendront quoi qu’il ait pu se passer. J’en suis certaine. Mais vous devez faire votre part.

— C’est-à-dire ?

— Je… ne sais pas trop, admit-elle.

— Merci. Votre aide est précieuse.

Et ils arrivèrent. La voiture franchit un portail et pénétra dans une cour d’une immense résidence en pierre. Elle avait été bâtie avant la Période d’Isolement, avant l’électricité et cela lui donnait un aspect aussi fabuleusement ancien. À Londres, Mark avait vu une architecture similaire qui datait d’un bon millénaire. Cette bâtisse n’avait que cent cinquante ans. La résidence Vorkosigan.

La bulle de la voiture s’ouvrit et il sortit en trébuchant à la suite de Bothari-Jesek. Cette fois-ci, elle l’attendit. Elle l’attrapa fermement par le bras par crainte qu’il ne s’effondre ou qu’il ne s’enfuie. Le soleil brilla plaisamment jusqu’à ce qu’ils pénètrent dans un hall frais pavé de dalles noires et blanches. Un immense escalier circulaire grimpait à l’étage. Combien de fois Miles avait-il franchi ce seuil ?

Bothari-Jesek était comme la sorcière d’un méchant conte de fées : elle avait volé le Miles chéri et l’avait remplacé par cette imitation grotesque et lourdaude. Il étouffa un gloussement hystérique tandis qu’une voix sardonique se mettait à chanter sous son crâne. Salut, M’man, salut, P’pa, j’suis r’venu à la maison… Oui, un sale conte de fées.

12

Ils furent accueillis dans le hall d’entrée par deux serviteurs en livrée havane et argent, les couleurs des Vorkosigan. L’un d’entre eux emmena Bothari-Jesek vers la droite. Mark eut envie de pleurer. Elle le méprisait mais, au moins, il la connaissait. Dépouillé de tout soutien, se sentant encore plus effroyablement seul que dans l’obscurité de la cabine, il suivit l’autre domestique sous les voûtes d’un petit couloir vers une rangée de portes.

À l’époque de Galen, il avait mémorisé le plan de la résidence Vorkosigan, il y avait bien longtemps de cela. Il savait par conséquent qu’ils pénétraient dans une pièce qualifiée de premier parloir, une antichambre à la vaste bibliothèque qui courait sur toute la largeur de la maison depuis la façade jusqu’à l’arrière. Selon les standards en vigueur ici, il s’agissait d’une pièce relativement intime même si son plafond très haut lui donnait une austérité froide et vaguement réprobatrice. Son intérêt pour les détails architecturaux disparut à l’instant où il aperçut la femme qui l’attendait tranquillement assise dans le divan.