Grande, ni forte ni mince, c’était une femme d’âge mûr, solidement bâtie. Ses cheveux roux parsemés de mèches grises naturelles étaient relevés en un nœud compliqué à l’arrière du crâne, libérant le visage, les pommettes, les mâchoires et les yeux gris clair. Sa posture était contenue, posée, plutôt que reposante. Elle avait un chemisier de soie beige, une ceinture brodée main qui, se rendit-il soudain compte, était identique à celle qu’il portait, une longue jupe de cuir tanné et des bottes. Pas de bijoux. Il s’était attendu à quelque chose de plus ostentatoire, plus élaboré, intimidant… quelque chose qui ressemblerait à l’icône officielle de la comtesse Vorkosigan dont il avait déjà une idée à travers les vids des réceptions et dîners officiels. Mais peut-être le sentiment de sa puissance était-il si profondément enraciné en elle qu’elle n’avait pas besoin d’en arborer les signes extérieurs ? Elle était la puissance, le pouvoir. Par ailleurs, il ne voyait aucune similarité physique entre eux. Bon, peut-être la couleur des yeux. Et la pâleur de leurs peaux. Le dessin du nez, aussi. La ligne de la mâchoire…
— Lord Mark Vorkosigan, madame, annonça le serviteur d’une voix de stentor qui le fit sursauter.
— Merci, Pym.
Elle le renvoya d’un signe de tête. L’homme – à n’en pas douter, il assumait aussi le rôle d’aide de camp – fit de son mieux pour dissimuler sa curiosité déçue et ferma les portes derrière lui. Au moment où elles se rejoignaient, il ne put s’empêcher de lancer un dernier regard vers Mark.
— Bonjour, Mark. (La voix de la comtesse Vorkosigan avait un timbre doux d’alto.) S’il te plaît, assieds-toi.
Elle le tutoyait d’emblée.
Normal, je fais partie de la famille, n’est-ce pas ?
Il se dirigea vers le fauteuil indiqué situé non loin du divan : un siège qui semblait parfaitement inoffensif, sans bracelets qui se refermeraient sur lui… et qui n’était pas trop près d’elle. Il obéit avec maladresse. Curieusement, il n’était pas trop haut : ses pieds touchaient le sol. Avait-il été fabriqué sur mesure pour Miles ?
— Je suis contente de te rencontrer enfin, annonça-t-elle, même si je suis désolée que ce soit en de telles circonstances.
— Moi aussi, marmonna-t-il.
Etaient-ils contents ou désolés ? Qui étaient ces deux personnes assises là qui se mentaient poliment à propos de leurs joies et de leurs peines ? Qui sommes-nous, madame ? Il regarda autour de lui avec crainte de peur de trouver le Boucher de Komarr.
— Où est… votre mari ?
— Il a tenu ostensiblement à accueillir Elena. En fait, il s’est défilé et il m’a envoyée en première ligne. Ce qui ne lui ressemble vraiment pas.
— Je… ne comprends pas, ma’ame.
Il ne savait pas comment l’appeler.
— Depuis deux jours, il ingurgite des remèdes pour l’estomac comme si c’était de la bière de luxe… Essaye de comprendre comment nous est apparue la situation. Nous avons su que quelque chose clochait pour la première fois il y a quatre jours de cela. Un officier du QG de la SecImp nous a remis un bref message standard d’Illyan annonçant que Miles était porté manquant, détails à suivre. Tout d’abord, nous n’avons pas paniqué. Miles a été souvent déjà porté manquant, parfois pour des périodes très longues. Ce ne fut que plusieurs heures plus tard, quand le deuxième message d’Illyan – beaucoup plus long celui-là – a été décodé que nous avons commencé à y voir clair. Depuis, nous avons eu trois jours pour y penser.
Mark resta muet. Il avait du mal à accepter un tel concept : le grand amiral comte Aral Vorkosigan, le terrifiant Boucher de Komarr, cédant à la panique. Ce monstre tapi dans l’ombre qu’il répandait autour de lui pouvait éprouver de la panique comme un simple mortel… Difficile à admettre.
— Illyan n’utilise jamais un mot pour un autre, poursuivait la comtesse, mais il s’est débrouillé pour rédiger tout son rapport sans jamais employer les termes « mort », « tué » ou un quelconque synonyme. Les rapports médicaux lui donnent tort. Exact ?
— Hum… la cryogénisation semble avoir réussi.
Qu’attendait-elle de lui ?
— Et voilà comment on se retrouve perdu dans les limbes, soupira-t-elle. Emotionnellement et légalement. Ce serait presque plus facile si… (Elle fronça les yeux d’un air féroce vers son propre ventre. Ses mains se crispèrent… pour la première fois.) Tu comprends, nous allons devoir évoquer un tas d’éventualités. La plupart d’entre elles te concernent. Mais je ne tiendrai pas Miles pour mort jusqu’à ce qu’il soit mort et pourri.
Il revit la mare de sang sur le béton.
— Hum… fit-il, impuissant.
— Le fait que tu puisses éventuellement jouer le rôle de Miles a constitué une belle distraction pour certaines personnes. (Elle le détailla avec surprise des pieds à la tête.) Tu dis que les Dendariis t’ont accepté…
Il se tassa dans son siège, péniblement conscient de son obésité sous ces yeux gris trop perçants. Il sentit la chair qui roulait sur son torse, qui tendait la chemise de Miles, la ceinture de Miles, le pantalon de Miles.
— Je… j’ai pris du poids depuis.
— Tout ça ? En trois semaines seulement ?
— Oui, maugréa-t-il, rougissant.
Elle haussa un sourcil.
— Volontairement ?
— Plus ou moins.
— Ha… (Elle parut étonnée.) Voilà qui était extrêmement intelligent de ta part.
Il en resta bouche bée. Puis, comprenant que ce geste ne faisait que souligner son double menton, il la referma promptement.
— Ton statut a fait l’objet de bien des débats. J’ai voté contre toutes les démarches visant à cacher la situation de Miles en te faisant passer pour lui. Primo, c’est ridicule. Le lieutenant lord Vorkosigan est souvent absent pendant des mois. Il était d’ailleurs rarement ici ces derniers temps. Stratégiquement, il est plus important de t’établir en tant que toi-même, en tant que lord Mark… si jamais tu deviens effectivement lord Mark.
Il déglutit avec peine.
— Ai-je le choix ?
— Tu en auras un mais il sera limité, après que tu auras eu le temps d’assimiler tout ça.
— Vous n’êtes pas sérieuse. Je suis un clone.
— Je viens de la Colonie Beta, petit, rétorqua-t-elle, acerbe. Les lois betanes sont extrêmement sensibles et claires au sujet des clones. Il n’y a que les coutumes barrayaranes pour les considérer comme des rebuts. Les Barrayarans ! (Elle avait prononcé ce mot comme une insulte.) Barrayar manque d’expérience en ce qui concerne les variantes technologiques de la reproduction humaine. Ils n’ont pas de précédents légaux. Et si ce n’est pas dans la tradition… (Elle avait mis dans ce terme la même amertume que Bothari-Jesek.)… ils ne savent plus comment réagir.
— Que suis-je, selon vous, en tant que Betan ? demanda-t-il, inquiet et fasciné.
— Soit mon fils, soit mon beau-fils – c’est le terme légal, expliqua-t-elle très vite. Non enregistré mais que je reconnais comme mon héritier.