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— Ce sont vraiment des catégories légales sur votre monde ?

— Tu peux me croire. Cela dit, si j’avais ordonné à ce qu’on te clone à partir de Miles, après avoir obtenu une licence d’enregistrement d’enfant, tu serais mon fils, point final. Si Miles, en tant qu’adulte, en avait fait autant, il serait ton parent légal et je serais ta belle-mère, ce qui équivaudrait, plus ou moins, au niveau de nos rapports à une grand-mère. Miles n’était pas, bien évidemment, adulte quand tu as été cloné. Et ta naissance a été effectuée sans licence. Si tu étais encore mineur, nous pourrions, Miles et moi, consulter un Adjudicateur. Celui-ci accorderait ton tutorat à l’un de nous deux selon son jugement, selon ce qu’il penserait être le mieux pour toi. Mais tu n’es plus mineur, pas plus au regard du droit betan que barrayaran. (Elle soupira.) Nous avons donc perdu ce recours légal. Ton héritage devra se faire dans la jungle des lois barrayaranes. Aral discutera avec toi des problèmes de succession barrayarans quand le moment sera venu. Ce qui nous laisse à considérer notre relation émotionnelle.

— Nous en avons une ? demanda-t-il prudemment.

Ses deux plus grandes craintes – qu’elle cherche à lui arracher les yeux et à le tuer ou qu’elle se jette à son cou dans un paroxysme d’amour maternel – semblaient ne pas devoir s’accomplir. Il se trouvait face à un mystère qui s’exprimait d’une voix absolument neutre.

— Nous en avons une même s’il nous reste à la découvrir. Mais tu dois bien comprendre ceci. La moitié de mes gènes se balade dans ton corps et mon génome égoïste est largement préprogrammé pour rechercher ses copies. L’autre moitié provient de l’homme que j’admire le plus au monde, mon intérêt est donc doublement éveillé. La combinaison vivante des deux devrait… au moins m’attirer.

Formulé ainsi, ça paraissait sensé, logique et nullement menaçant. Il s’aperçut que son estomac se dénouait, que sa gorge lui faisait moins mal. Soudain, il eut à nouveau faim pour la première fois depuis qu’ils étaient arrivés en orbite.

— Cela dit, ce qu’il y a entre toi et moi n’a rien à voir avec ce qu’il y a entre Barrayar et toi. Ceci concerne Aral et il devra t’en parler en son nom. Rien n’a été décidé sauf une chose. Tant que tu es ici, tu es toi-même, Mark, le frère jumeau de Miles, de six ans son cadet. Tu n’es ni une imitation ni un substitut pour Miles. Ainsi, plus tu pourras te distinguer de Miles dès le début, mieux ce sera.

— Oh, fit-il dans un souffle, s’il vous plaît, oui.

— Je me doutais que tu avais déjà compris cela. Tant mieux, nous sommes entièrement d’accord. Mais ne-pas-être-Miles, ça revient à peu près au même que d’être son imitation. Je veux savoir : Qui est Mark ?

— Madame… je ne sais pas.

Sa sincérité avait quelque chose d’angoissé.

Elle l’étudia avec un calme rassurant.

— Le temps ne manque pas, dit-elle. Tu sais… Miles… tenait à ce que tu viennes ici. Il parlait de te faire visiter. Il voulait t’apprendre à monter à cheval.

Elle eut un furtif haussement d’épaule.

— Galen a essayé de me faire apprendre à Londres, se souvint Mark. Ça coûtait effroyablement cher et je n’étais pas très doué. Il a fini par me dire d’éviter les chevaux quand je serais ici.

— Ah ? (Elle sembla retrouver un peu de gaieté.) Hum… Miles est… était… est un enfant unique. Il a une conception assez romantique à propos des frères et sœurs. Moi qui ai un frère, je ne me fais pas autant d’illusions. (Elle s’arrêta, contempla la pièce autour d’eux avant de se pencher en avant. Elle baissa soudain la voix comme pour une confidence.) Tu as un oncle, une grand-mère et deux cousins sur la Colonie Beta. Ils sont autant tes parents qu’Aral ou moi-même ou ton cousin Ivan ici à Barrayar. N’oublie pas que tu n’as pas qu’un seul choix. J’ai donné un fils à Barrayar. Et pendant vingt-huit ans j’ai dû regarder Barrayar essayer de le détruire. J’ai peut-être assez donné à Barrayar comme cela, non ?

— Ivan est ici, en ce moment ? demanda Mark, distrait et horrifié.

— Il ne se trouve pas à la résidence Vorkosigan, si c’est ce que tu veux dire. Il est à Vorbarr Sultana, assigné au Quartier Général de l’Armée Impériale. Peut-être… (Une lueur dansa dans ses yeux gris.)… Peut-être qu’il pourrait te faire visiter et te montrer certaines des choses que Miles voulait te montrer.

— Ivan risque d’être encore furieux de ce que je lui ai fait à Londres, fit Mark, nullement rassuré.

— Ça lui passera, prédit la comtesse avec confiance. Je dois admettre que Miles aurait jubilé à l’idée de mettre certaines personnes mal à l’aise grâce à toi.

Un trait de caractère qu’il avait visiblement hérité de sa mère.

— J’ai vécu près de trois décennies sur Barrayar, poursuivit-elle, pensive. Nous avons accompli un si long chemin. Et pourtant, il y a encore tant à faire. Même la volonté d’Aral commence à s’épuiser : Peut-être que nous ne pourrons pas tout faire en une seule génération. À mon avis, le temps de la relève est… bah…

Pour la première fois. Mark se laissa aller contre le dossier de son fauteuil. Il commençait à observer et à écouter, n’était plus uniquement obnubilé par l’idée de se protéger. Une alliée. Il semblait bien qu’il avait une alliée, même s’il ne savait pas encore pourquoi. Galen, obsédé par son vieil ennemi, le Boucher, n’avait pas passé beaucoup de temps avec la comtesse Cordélia Vorkosigan. À l’évidence, il l’avait largement sous-estimée. Elle avait survécu vingt-neuf ans ici… pourrait-il en faire autant ? Pour la première fois, cela lui semblait humainement possible.

Un bref coup sur la grande double porte retentit. Au « oui » de la comtesse, elles s’ouvrirent. Un homme passa la tête par l’ouverture et lui adressa un sourire un peu forcé.

— M’est-il possible de me joindre à vous maintenant, mon cher capitaine ?

— Oui, je le pense, répondit la comtesse Vorkosigan.

Il entra et referma les portes derrière lui. La gorge de Mark se serra. Il déglutit et inspira, déglutit et inspira, luttant comme un dément pour garder un trop fragile contrôle sur lui-même. Il ne s’évanouirait pas devant cet homme. Ne vomirait pas. D’ailleurs, son estomac ne devait pas contenir plus d’une cuillère à thé de bile en ce moment. C’était lui. Pas d’erreur possible. Le Premier ministre amiral comte Aral Vorkosigan, autrefois régent de l’Empire et, de facto, dictateur de trois mondes, conquérant de Komarr, génie militaire, maître politicien… accusé de meurtre, torture, folie et de tant d’autres choses insensées qu’il semblait impossible qu’elles soient toutes contenues dans ce corps trapu qui venait vers lui.

Mark avait étudié des vids de lui à tous les âges ; sa première pensée cohérente fut : Il est plus vieux que je m’y attendais. Le comte Vorkosigan avait dix années standard de plus que son épouse betane, il en paraissait vingt ou trente de plus. Ses cheveux étaient d’un gris plus blanc que sur les vids le montrant à peine deux ans plus tôt. Son visage était lourd, intense et marqué. Il portait son pantalon d’uniforme vert mais pas la veste… juste une chemise crème aux longues manches retroussées et au col déboutonné. Si c’était une tentative pour avoir l’air décontracté, c’était complètement raté. La tension avait submergé la pièce dès son entrée.

— Elena est installée, annonça-t-il en prenant place sur le divan aux côtés de la comtesse.

Sa posture était ouverte, les mains sur les genoux mais il ne se laissa pas aller confortablement en arrière.

— Cette visite, reprit-il, semble faire resurgir pour elle trop de vieux souvenirs. Elle est assez troublée.