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Sûrement pas, oh, sûrement pas.

— Je ne sais pas, fit le comte, pensif. J’ai été un remplaçant. Jusqu’à l’âge de onze ans, je ne servais à rien, je n’étais pas l’héritier. J’admets qu’après la mort de mon frère, les événements m’ont forcé à changer. Nous étions tous assoiffés de vengeance durant la Guerre de Yuri le Fou. Quand j’ai enfin pu rouvrir les yeux et respirer un peu, j’avais déjà pleinement assimilé le fait que je serai comte un jour. Même si je ne me rendais pas compte qu’il faudrait attendre encore cinquante ans. Il est possible que toi aussi, Mark, tu bénéficies d’un grand nombre d’années pour étudier et t’entraîner. Mais il est aussi possible que mon comté soit tien dès demain.

Le bonhomme avait soixante-douze ans, un âge moyen pour un galactique, un vieil homme sur Barrayar la rude. Le comte Aral s’était dépensé sans compter. S’était-il déjà épuisé ? Son père, le comte Piotr, avait vécu vingt années de plus que ça : une vie entière.

— Barrayar acceptera-t-elle un clone à votre place ? s’enquit-il, dubitatif.

— Eh bien, il est plus que temps de commencer à faire passer quelques lois, d’une manière ou d’une autre. Tu serviras de test. En pesant de tout mon poids, je pourrai sans doute leur faire avaler ça…

Là-dessus, Mark n’avait aucun doute.

–… Mais démarrer une guerre législative est un peu prématuré tant que nous ne saurons pas à quoi nous en tenir avec cette cryochambre. Pour l’instant, la version officielle, c’est que Miles est absent pour raison professionnelle et que tu nous rends visite pour la première fois. Ce qui est l’exacte vérité. Je n’ai nul besoin de souligner que les détails sont classés top secret.

Mark secoua puis hocha la tête en signe d’approbation. Ça tournait un peu dans son crâne.

— Mais… est-ce nécessaire ? Imaginez que je n’existe pas et que Miles se soit fait tuer quelque part Ivan Vorpratil serait votre héritier.

— Oui, dit le comte, et ce serait la fin des Vorkosigan, après onze générations.

— En quoi serait-ce un problème ?

— Ce serait un problème parce que ce n’est pas le cas. Tu existes. Le problème est… que j’ai toujours voulu que le fils de Cordélia soit mon héritier. Note, si tu veux bien, que nous sommes en train de discuter d’une propriété assez considérable selon les normes standards.

— Je croyais que la plupart de vos terres ancestrales luisent la nuit après la destruction nucléaire de Vorkosigan Vashnoi.

Le comte haussa les épaules.

— Il en reste quelques morceaux. Cette résidence, par exemple. Mais mon héritage ne se résume pas à des terres. Comme Cordélia l’a dit, il s’agit d’un boulot à temps complet. Si nous t’accordons tes droits, tu dois aussi accepter tes devoirs.

— Vous pouvez tout garder, fit Mark avec sincérité. Je renonce à tout. Je signerais n’importe quoi.

Le comte grimaça.

— Ce n’est pas tout à fait aussi simple, Mark, dit la comtesse. Tu ne veux peut-être pas y penser mais certains y penseront pour toi. Tu dois juste être conscient de tous les non-dits.

Le comte acquiesça d’un air absent. Il émit un léger soupir comme un sifflement. Quand il leva à nouveau les yeux, il paraissait effroyablement grave.

— C’est la vérité. Et, à propos de non-dits, il y en a un particulièrement important. À tel point que ce n’est plus un non-dit mais un non-dicible. Tu dois être prévenu.

Ça semblait effectivement indicible puisque le comte Vorkosigan lui-même avait du mal à cracher le morceau.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? s’inquiéta Mark.

— Il existe une… théorie généalogique assez aléatoire. Une des six lignées possibles me met en position d’hériter de l’empire si l’empereur Gregor meurt sans héritier.

— Oui, fit Mark avec impatience, je le sais, bien sûr. Le complot de Galen comptait utiliser cet argument. Vous, puis Miles, puis Ivan.

— Oui, eh bien, maintenant c’est moi, puis Miles, puis toi, puis Ivan. Et Miles est – techniquement – mort pour l’instant. Ce qui fait qu’il n’y a plus que moi avant qu’on ne te prenne pour cible. Pas en tant qu’imitation de Miles mais en tant que Mark.

— C’est débile ! explosa Mark. C’est encore plus cinglé que l’idée de faire de moi le comte Vorkosigan !

— Accroche-toi à ça, conseilla la comtesse. Accroche-toi bien et ne laisse jamais personne s’imaginer que tu penses autrement.

Je suis tombé dans un asile de fous.

— Si qui que ce soit tente d’avoir avec toi une conversation à ce sujet, rapporte-le immédiatement à Cordélia, à Illyan ou à moi, ajouta le comte.

Mark avait battu en retraite dans son fauteuil aussi loin qu’il le pouvait.

— Oui…

— Tu es en train de lui faire peur, chéri, remarqua la comtesse.

— Sur ce sujet, la paranoïa est la clé d’une bonne santé, gronda le comte, lugubre. (Il observa Mark un moment.) Tu sembles fatigué. Nous allons te montrer ta chambre. Tu pourras te laver et te reposer un peu.

Ils se levèrent tous en même temps. Mark les suivit dans le hall d’entrée. La comtesse hocha la tête en direction d’une voûte.

— Je vais prendre le tube et monter voir Elena.

— Bien, fit le comte.

Mark n’eut pas d’autre choix que de le suivre dans l’escalier. Deux étages plus haut, il ne se faisait plus d’illusion sur sa condition physique : il était aussi essoufflé que le vieil homme. Le comte s’arrêta devant la troisième porte dans le couloir.

Comme dans un rêve, Mark demanda :

— Vous ne me mettez pas dans la chambre de Miles, hein ?

— Non. Mais cette chambre a été la mienne, autrefois, quand j’étais enfant.

Avant la mort de son frère, bien sûr. La chambre du second fils. C’était presque aussi énervant.

— Ce n’est qu’une chambre d’ami, maintenant.

Le comte poussa une nouvelle porte en bois, elle aussi montée sur de simples gonds. La pièce était claire, ensoleillée. L’antique mobilier en bois fait main et d’une immense valeur comprenait un lit et plusieurs coffres. Une console domestique contrôlait la lumière et des fenêtres électroniques avaient été installées de façon incongrue derrière des persiennes en bois sculpté.

Mark pivota et entra en collision avec le regard interrogateur du comte. C’était mille fois pire qu’avec les Dendariis et la façon dont leurs yeux proclamaient : « J’aime Naismith. » Il se serra les tempes entre les mains.

— Miles n’est pas là-dedans !

— Je sais, dit calmement le comte. C’est… moi que je cherchais. Et Cordélia. Et toi.

Ensorcelé malgré lui, Mark chercha à son tour ce qui dans le comte lui ressemblait. Il n’était sûr de rien. Peut-être les cheveux… avant. Miles et lui partageaient la même chevelure sombre que le jeune amiral Vorkosigan dans les vids. Intellectuellement, il savait qu’Aral Vorkosigan était le fils cadet du comte Piotr mais son frère aîné était mort depuis soixante ans. Il était stupéfait que le vieux comte se soit immédiatement souvenu de son frère pour faire le rapport avec lui. C’était étrange et effrayant. Je devais tuer cet homme. Je pourrais encore le faire. Il ne se protège absolument pas.

— Vos gens de la SecImp n’ont même pas pris la peine de me passer au thiopenta. Vous ne craignez pas que je ne sois encore programmé pour vous assassiner ?