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Ou alors représentait-il une menace si infime ?

— Je pensais que tu avais déjà tué l’image de ton père. Que la catharsis suffisait.

Une grimace incurva les lèvres du comte.

Mark se souvint de la stupéfaction de Galen au moment où le rayon du brise-nerfs l’avait touché en pleine tête. Mark se dit qu’il y avait peu de chances qu’au moment de mourir, Aral Vorkosigan ait l’air surpris.

— Tu as sauvé la vie de Miles, à cet instant, d’après la description qu’il m’a faite, reprit le comte. Tu as choisi ton camp, sur Terre, il y a deux ans. D’une façon particulièrement efficace. J’ai beaucoup de craintes à ton sujet, Mark, mais que tu me donnes la mort n’en fait pas partie. Tu ne le crois sans doute pas mais tu as su susciter – et mériter – le respect de ton frère. À mon avis, vous êtes à égalité là-dessus.

— Mon progéniteur. Pas mon frère, dit Mark, raide et congelé.

— Cordélia et moi sommes tes progéniteurs, affirma le comte avec fermeté.

Tout le corps difforme de Mark hurlait le contraire.

Le comte haussa les épaules.

— Quoi que soit Miles, nous l’avons fait. Tu as sans doute raison de nous approcher avec prudence. Il se peut que nous ne soyons pas bons pour toi, non plus.

Le ventre de Mark frémit d’un abominable désir refréné par une terreur tout aussi abominable. Des progéniteurs. Des parents. Il n’était pas certain de vouloir des parents si tard. C’était trop énorme. Ils étaient trop énormes. Il se sentait invisible dans leur ombre, brisé comme du verre, annihilé. Soudain, il eut l’étrange envie d’être avec Miles. Quelqu’un de son âge et de sa taille. Quelqu’un à qui il pouvait parler.

Le comte détailla à nouveau la chambre à coucher.

— Pym a sûrement dû ranger tes affaires.

— Je n’ai pas d’affaires. Juste les vêtements que je porte… monsieur.

Il avait été incapable de retenir ce titre honorifique.

— Tu devais bien en avoir d’autres !

— Ce que j’ai ramené de la Terre se trouve dans un placard de consigne sur Escobar. Se trouvait… Comme je n’ai plus payé depuis un bout de temps, ça a dû être confisqué.

Le comte l’examina.

— J’enverrai quelqu’un prendre tes mesures et te fournir tout ce dont tu as besoin. Dans des circonstances plus normales, nous te ferions visiter la ville. On te présenterait à quelques amis. On te ferait faire quelques tests d’aptitude afin d’approfondir ton éducation. On fera sans doute ça un jour.

Une école ? De quel genre ? Se retrouver à l’académie militaire barrayarane équivalait pour Mark à une véritable descente aux enfers. L’obligeraient-ils… ? Il y avait moyen de résister. Il était bien parvenu à ne pas utiliser la garde-robe de Miles.

— Si tu désires quoi que ce soit, sonne Pym sur ta console.

Des serviteurs humains. Vraiment très étrange. La peur physique qui lui fouillait les tripes commençait à se dissiper, remplacée par une angoisse générale assez indéfinissable.

— Puis-je avoir quelque chose à manger ?

— Ah… s’il te plaît, dîne avec nous dans une heure. Pym te montrera où se trouve le salon jaune.

— Je sais où il est. À l’étage inférieur, un couloir vers le sud, troisième porte à droite.

Le comte haussa un sourcil.

— Correct.

— Je vous ai étudiés, vous voyez.

— Tant mieux. Nous t’avons étudié, nous aussi. On a tous appris notre petite leçon.

— À quand l’examen ?

— C’est bien là le hic. Il n’y a pas d’examen. C’est la vraie vie.

Et la vraie mort.

— Je suis désolé, s’exclama soudain Mark.

Pour Miles ? Pour lui-même ? Il n’en savait rien.

Le comte parut lui aussi se poser cette question.

Un bref sourire ironique lui tordit une lèvre.

— Eh bien… D’une certaine façon, c’est presque un soulagement de savoir que ça ne peut pas être pire. Avant, quand Miles disparaissait, on ne savait pas où il était, ce qu’il pourrait faire pour, euh… accroître la pagaille. Au moins, cette fois-ci, nous savons qu’il ne peut pas se fourrer dans un pire merdier.

Après un bref salut de la main, le comte s’en fut. Il n’avait pas une seule seconde franchi le seuil de la chambre de Mark, il n’avait jamais tenté de s’imposer. En le suivant des yeux, trois façons de le tuer traversèrent l’esprit de Mark. Mais cet entraînement semblait dater de la préhistoire. De toute manière, il n’était pas en état en ce moment. Grimper les escaliers l’avait épuisé. Il referma la porte et se laissa tomber dans le lit. Il tremblait.

13

Ostensiblement, pour lui permettre de récupérer de la fatigue du voyage, le comte et la comtesse n’imposèrent pas la moindre obligation à Mark pendant deux jours. En fait, à l’exception des repas plutôt guindés, Mark ne rencontra pas le comte. Il errait dans la maison et dans le parc, sans autre surveillance apparente que l’attention discrète de la comtesse. Il y avait des gardes en uniforme aux entrées. Il n’avait pas encore assez de nerfs pour tenter une sortie et voir s’ils allaient l’arrêter.

Il avait effectivement étudié la résidence Vorkosigan mais y vivre exigeait quelques efforts : il fallait s’habituer. Tout semblait en léger décalage par rapport à ses attentes. L’endroit était surpeuplé de serviteurs et autres gardes ; malgré toutes les antiquités qui y foisonnaient, chaque fenêtre originale avait été remplacée par du verre moderne hautement blindé et des volets automatiques, y compris les soupiraux de la cave. C’était comme une coquille, énorme, de protection : un palais-forteresse-prison. Pourrait-il s’immiscer dans cette coquille ?

J’ai été en prison toute ma vie. Je veux être libre.

Le troisième jour, ses nouveaux vêtements arrivèrent. La comtesse vint l’aider à les déballer. L’air frais et léger d’une belle matinée d’automne s’engouffrait dans la chambre par la fenêtre qu’il laissait obstinément ouverte sur les dangers, les mystères, les inconnues du monde extérieur.

Il ouvrit une housse sur un cintre révélant un costume d’aspect militaire : une tunique au col haut, un pantalon galonné sur le côté, le tout aux couleurs des Vorkosigan, terre et argent, tout à fait comme les livrées des serviteurs, sauf que ça brillait un peu plus aux épaulettes et au col.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il, suspicieux.

— C’est discret, hein ? plaisanta la comtesse. Il s’agit de ton uniforme de cadet de la maison Vorkosigan.

Le sien, pas celui de Miles. Tous ses nouveaux vêtements avaient été généreusement coupés sur ordinateur. Il eut un malaise en calculant tout ce qu’il devrait manger pour échapper à celui-là.

Les lèvres de la comtesse s’étirèrent devant sa mine déconfite.

— Il n’y a que deux endroits où tu seras amené à le porter : le Conseil des comtes ou la cérémonie d’anniversaire de l’empereur. Ce qui risque d’arriver sous peu : elle a lieu dans quelques semaines. (Elle hésita tandis que son index suivait le dessin du logo des Vorkosigan brodé sur le col de la tunique.) L’anniversaire de Miles a lieu peu de temps après.

Eh bien, où qu’il se trouvât, Miles ne vieillissait plus pour le moment.

— Les anniversaires et les dates de naissance sont des concepts qui ne veulent rien dire pour moi. Comment appelle-t-on ça quand on sort d’un réplicateur utérin ?

— Quand j’ai été sortie de mon réplicateur utérin, mes parents ont appelé ça mon jour de naissance, répliqua-t-elle sèchement.