Elle était betane. D’accord.
— Je ne sais même pas la date du mien.
— Vraiment ? Elle est dans ton dossier.
— Quel dossier ?
— Ton dossier médical bharaputran. Tu ne l’as donc jamais vu ? Je t’en ferai parvenir une copie. C’est une lecture, hum… fascinante si on apprécie les romans d’horreur. Ton anniversaire était le dix-sept du mois dernier.
— Bon, je l’ai donc raté. (Il referma la housse et pendit le cintre tout au fond du placard.) Ça n’a aucune importance.
— Il est essentiel que quelqu’un célèbre notre existence, le contredit-elle paisiblement. Les gens sont le seul miroir dans lequel nous devons nous voir. Ils sont le domaine où tout prend un sens. Le bien, le mal tout cela n’existe que parmi les autres. Personne dans l’univers n’existe par lui-même. Le confinement dans la solitude est une punition dans toutes les cultures humaines.
— C’est… vrai, admit-il, se souvenant de son récent emprisonnement. Hum…
Le vêtement suivant convenait à son humeur : il était entièrement noir. Après examen, il se révéla être quasi identique à l’uniforme de cadet, à cette différence que les broderies et autres dessins étaient en soie noire, pratiquement invisibles sur le tissu noir.
— Celui-là est pour les funérailles, commenta la comtesse.
Sa voix avait soudain changé.
— Oh…
Saisissant à quoi elle pensait, il rangea ce costume derrière l’autre. Finalement, il choisit la tenue la moins militaire possible : un ample pantalon, des bottines sans boucle ni décoration agressives, une veste et une chemise. Le tout dans des couleurs sombres : des bleus, des verts, des marrons. Il se sentait déguisé mais extrêmement bien déguisé. Un camouflage ?
L’habit faisait-il le moine ou le moine faisait-il l’habit ?
— C’est moi ? demanda-t-il à la comtesse en émergeant de la salle de bains pour inspection.
Elle rit à moitié.
— Profonde question à propos d’un simple vêtement. Même moi, je suis incapable d’y répondre.
Le quatrième jour, Ivan Vorpratil apparut au petit déjeuner. Il portait l’uniforme de lieutenant de l’empire qui lui donnait fort belle prestance : il avait la taille et la carrure pour. Avec son arrivée, le salon jaune parut soudain rempli par la foule. Mark se tassa sur lui-même tandis que son cousin putatif embrassait sa tante sur la joue et saluait son oncle d’un hochement de tête assez formel. Puis il s’empara d’une assiette sur la desserte et y empila des œufs, de la viande, et des petits pains sucrés. Il se servit aussi une tasse de café, recula une chaise avec son pied et s’assit en face de Mark.
— Salut, Mark. (Il prenait enfin note de son existence.) Tu as une sale tête. Depuis quand es-tu aussi bouffi ?
Il s’enfourna de la viande frite dans la bouche et se mit à mâcher.
Mark se réfugia derrière un sarcasme.
— Merci, Ivan. Vous n’avez pas changé.
Ce qui s’entendait, il l’espérait très fort, comme : Tu ne t’es pas amélioré.
Les yeux bruns d’Ivan étincelèrent. Il voulut répliquer mais sa tante l’interrompit sur un ton de froid reproche.
— Ivan…
Ce n’était sûrement pas parce qu’il allait parler la bouche pleine. Mais Ivan déglutit avant de répondre à la comtesse, pas à Mark.
— Pardonnez-moi, tante Cordélia. Mais j’ai encore un problème avec les petites pièces et les endroits clos et sombres, à cause de lui.
— Désolé, marmonna Mark en se voûtant un peu plus.
Mais quelque chose en lui refusait de se laisser intimider par Ivan.
— J’ai proposé à Galen de vous kidnapper dans l’unique but d’attirer Miles.
— Ainsi, c’était ton idée.
— Elle était bonne puisqu’elle a marché. Il a foncé droit dans le panneau pour te porter secours.
Ivan serra les dents.
— Une sale habitude qu’il n’a pas perdue, à ce qu’on m’a dit, rétorqua-t-il.
Ce fut au tour de Mark de rester silencieux. Pourtant, d’une certaine façon, c’en était presque réconfortant. Ivan, au moins, le traitait comme il le méritait. Une petite punition était la bienvenue. Arrosé de mépris, il se sentait revivre comme une plante trop sèche sous la pluie. Défier Ivan de si bon matin, c’était comme se lever du bon pied.
— Pourquoi êtes-vous là ? s’enquit-il.
— Ce n’était pas mon idée, crois-moi, fit Ivan. Je suis là pour te sortir. Te faire prendre l’air.
Mark se tourna vers la comtesse mais elle fixait son mari.
— Déjà ? demanda-t-elle.
— On me l’a demandé, dit le comte.
— Ah-ah, fit-elle comme si elle comprenait.
Mark ne comprenait rien. Il n’avait rien demandé.
— Bien, reprit-elle. Ivan pourra peut-être un peu lui montrer la ville sur le chemin.
— C’est plus ou moins l’idée, dit le comte. Ivan étant officier, un garde du corps est inutile.
Quoi, ils en parlaient donc si franchement ? C’était terrible. Et qui allait le protéger d’Ivan ?
— Il y aura un garde à distance, j’imagine, dit la comtesse.
— Oh, oui.
Le garde à distance était celui que personne n’était censé voir, pas même ceux qu’il protégeait. Mark se demanda ce qui empêchait un tel garde de prendre sa journée et de proclamer ensuite qu’il était resté là. L’homme invisible. Ce devait être un bon boulot en temps de paix.
Le lieutenant possédait sa propre voiture de surface. Mark la découvrit juste après le petit déjeuner : un modèle de sport recouvert d’un tas de fioritures en émail rouge. À regret, il se glissa aux côtés d’Ivan.
— Donc, dit-il d’une voix incertaine, vous voulez toujours me tordre le cou ?
Ivan démarra sur les chapeaux de roues et lança la voiture à travers le portail dans la circulation de Vorbarr Sultana.
— Personnellement, oui. Pratiquement, non. Plus il y a de corps entre moi et le boulot d’oncle Aral, mieux je me porte. Je souhaite que Miles ait une douzaine d’enfants. Il aurait pu déjà les avoir… si seulement il s’y était mis. D’une certaine façon, tu es un don du Ciel. Sans toi, ils m’auraient déjà catalogué héritier officiel.
Il hésita mais pas dans sa conduite : accélérant à une intersection, il frôla quatre autres véhicules qui faillirent s’emboutir.
— Jusqu’à quel point Miles est-il mort ? Oncle Aral est resté assez vague là-dessus quand je l’ai eu au vid. Je ne sais pas si c’était pour raison de sécurité ou bien… je ne l’avais jamais vu aussi tendu.
La circulation était pire qu’à Londres et, si c’était possible, encore plus chaotique. La règle semblait uniquement la survivance des plus habiles. Mark agrippa les rebords de son siège avant de répondre :
— Je ne sais pas. Il a pris une grenade à fragmentation dans la poitrine. Il n’a pas été coupé en deux mais presque.
Ivan avait-il eu une moue d’horreur ? Si oui, son beau visage avait aussitôt repris son masque fermé.
— Il faudra les meilleures installations pour lui refaire un torse, reprit Mark. Quant au cerveau… Impossible de savoir tant que le processus de réanimation n’est pas terminé. (Et à ce moment-là, ce qu’on découvre, on ne peut plus le changer.) Mais ce n’est pas le problème. Pas encore.
— Ouais, fit Ivan en grimaçant. Tu nous as mis dans une sacrée merde, hein ? Comment as-tu pu…
Il tourna si brutalement qu’une aile de la voiture frotta contre le trottoir. Des étincelles jaillirent. Puis il émit une bordée de jurons à l’intention d’un gigantesque camion qui faillit bien les aplatir du côté de Mark. Celui-ci se recroquevilla sur son siège et ne dit plus rien. S’il tenait à survivre à cette balade, mieux valait ne pas distraire le chauffeur. Sa première impression de la ville natale de Miles était que la moitié de la population allait se faire tuer en voiture avant la tombée de la nuit. Ou, au mieux, simplement ceux qui se trouveraient sur la route d’Ivan. Celui-ci effectua un violent demi-tour sur place et plongea dans un parking, coupant la route à deux autres véhicules qui ne lui avaient rien fait. Il s’immobilisa si violemment que Mark faillit passer à travers la bulle.