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— Le château Vorhartung, annonça Ivan avec un hochement de menton en coupant le moteur. Le Conseil des comtes n’est pas en session aujourd’hui, le musée est donc ouvert au public. Même si nous ne sommes pas le public.

— Ah… du tourisme, fit Mark, circonspect en contemplant l’édifice à travers la bulle.

Ça ressemblait vraiment à un château : antique empilage de pierres informes s’élevant au-dessus de la cime des arbres. Il était perché sur une hauteur au-dessus des rapides qui traversaient Vorbarr Sultana. Le domaine avait été transformé en parc : des fleurs délicatement soignées poussaient désormais là où hommes et chevaux avaient en vain traîné dans la boue glacée des engins de guerre.

— Pourquoi suis-je ici ?

— Tu dois, rencontrer quelqu’un. Et je n’ai pas le droit d’en parler avec toi.

Ivan leva la bulle et s’extirpa de la voiture. Mark le suivit avec plus de mal.

Par précaution ou par perversité, Ivan l’amena effectivement au musée qui occupait toute une aile du château. Consacré aux Vors de la Période d’Isolement, il présentait des armes, des armures et autres reliques précieuses. Portant son uniforme de soldat Ivan y fut admis gratuitement mais il veilla scrupuleusement à régler le modique prix d’entrée pour Mark. Sans doute pour lui établir une couverture, se dit celui-ci, car les membres de la caste vor n’avaient pas à payer, lui chuchota Ivan. Rien, aucun panneau n’indiquait cela : quand on était vor, on savait ces choses-là.

Il allait donc rencontrer quelqu’un. Qui ça ? S’il s’agissait d’une nouvelle entrevue avec les gens de la SecImp, pourquoi n’avait-elle pas eu lieu à la résidence Vorkosigan ? S’agissait-il d’un membre du gouvernement ou d’un membre du parti de la coalition du Premier ministre, Aral Vorkosigan ? Lui aussi aurait pu se déplacer. Ivan ne le conduisait sûrement pas à son assassinat : les Vorkosigan auraient pu le faire tuer en toute quiétude ces deux dernières années. Mais peut-être allait-on l’accuser d’un crime ? D’autres idées de complot encore plus farfelues lui traversèrent l’esprit.

Il contempla un mur entièrement tapissé d’épées de duel classées par ordre chronologique, montrant l’évolution des armuriers barrayarans pendant plus de deux siècles. Il se dépêcha de rejoindre Ivan devant un placard vitré contenant des armes à projectiles mécaniques ou chimiques : superbement ouvragées, certaines avaient appartenu, proclamait une étiquette, à l’empereur Vlad Vorbarra. Les balles offraient cette particularité d’être en or massif. Il s’agissait de sphères aussi grosses que le pouce. À bout portant, elles devaient avoir un effet dévastateur ; à longue portée, elles n’avaient aucune chance d’atteindre leur cible. Quel pauvre paysan, quel malheureux écuyer avait hérité de cette sinistre besogne ? Récupérer les balles perdues comme celles qui avaient atteint leur cible ? Plusieurs d’entre elles étaient déformées par l’impact. Mark lut avec stupeur une étiquette lui apprenant que telle balle avait tué lord Vor-machin au cours de la bataille de truc… « Retirée de son cerveau. » Après sa mort, se dit-il. Espéra-t-il. Beurk. De façon assez étonnante, si on considérait les goûts macabres de ces gens, ils avaient pris soin de la nettoyer, d’enlever du globe d’or aplati tout résidu de sang ou de chairs. Non loin de là, se trouvait exposé le scalp de l’empereur fou, Yuri : don d’une collection privée.

— Lord Vorpratil.

Ce n’était pas une question. L’homme qui s’était adressé à eux était apparu si soudainement, avec une telle discrétion, que Mark n’aurait su dire d’où il venait. Il était habillé avec tout autant de discrétion. D’âge mûr, on aurait pu le prendre pour un des conservateurs du musée.

— Suivez-moi, s’il vous plaît.

Sans autre commentaire, Ivan lui emboîta le pas, faisant signe à Mark de le précéder. Pris en sandwich, Mark n’eut d’autre ressource que de trotter derrière l’inconnu, partagé entre la curiosité et une angoisse diffuse.

Ils franchirent une porte marquée « Entrée Interdite », que l’homme déverrouilla avec une clé mécanique et qu’il referma soigneusement derrière eux. Ils grimpèrent deux escaliers puis s’engagèrent dans un long couloir au parquet de bois bruyant sous leurs pas jusqu’à une pièce disposée au sommet d’une tour circulaire au coin du bâtiment. Il s’agissait autrefois d’un poste de garde. Elle servait à présent de bureau, les étroites meurtrières ayant été élargies en fenêtres. Un homme les attendait, perché sur un tabouret, le regard perdu vers le parc et la rivière qui s’étalaient sous le château. Quelques promeneurs richement vêtus y déambulaient.

Il était mince, âgé d’une trentaine d’années, les cheveux bruns. Ses habits sombres, entièrement dépourvus de tout insigne militaire, soulignaient la pâleur de sa peau. Il adressa un bref sourire à leur guide.

— Merci, Kevi.

Celui-ci hocha la tête et ressortit aussitôt.

Ivan s’inclina.

— Sire.

Ce fut seulement à cet instant que Mark reconnut leur hôte.

L’empereur Gregor Vorbarra. Merde. Ivan se trouvait entre lui et la porte : impossible de s’enfuir. Mark réprima un accès de panique. Gregor n’était après tout qu’un homme, seul et apparemment sans arme. Tout le reste n’était que… de la propagande. Une illusion. Son rythme cardiaque qui s’affolait n’était pas du même avis.

— Salut, Ivan, fit l’empereur. Merci d’être venu. Pourquoi n’irais-tu pas étudier l’exposition un moment ?

— Déjà vue, fit Ivan, laconique.

— Revois-la.

Gregor fit un geste vers la porte.

— Je ne veux pas avoir l’air d’insister, dit Ivan, mais il ne s’agit pas de Miles. Ils n’ont rien à voir. Et, en dépit des apparences, il a été entraîné pour être un assassin. Ne serait-ce pas aller un peu vite en besogne ?

— Eh bien, fit doucement Gregor, on ne va pas tarder à le savoir. Voulez-vous m’assassiner, Mark ?

— Non, gémit celui-ci.

— Tu vois. Va faire un tour, Ivan. J’enverrai Kevi te chercher dans un moment.

Frustré, Ivan grimaça. Il s’en fut avec un salut sarcastique comme pour dire : C’est toi qui l’auras voulu.

— Bien, lord Mark, dit Gregor, quelle est votre première impression de Vorbarr Sultana ?

— Je n’ai pas vraiment eu le temps de regarder, fit Mark avec prudence.

— Seigneur Dieu, ne me dites pas que vous avez laissé Ivan conduire ? !

— J’ignorais que j’avais le choix.

L’empereur s’esclaffa.

— Asseyez-vous.

Il indiqua le fauteuil placé derrière la comconsole. La petite pièce était chichement meublée, à l’exception des antiques cartes militaires imprimées, placardées aux murs. Elles auraient été autant à leur place dans le musée.

Détaillant son invité, l’empereur retrouva son air pensif. Cet examen rappela un peu à Mark celui du comte Vorkosigan. Il y avait dans ses yeux cette même question : « Qui es-tu ? », mais sans l’effroyable intensité du comte. Sa curiosité était beaucoup plus supportable.

— C’est votre bureau ? s’enquit Mark en s’installant prudemment dans le fauteuil impérial.