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La pièce semblait bien petite et austère pour un tel homme.

— Un parmi d’autres. Tout ce château est bourré de bureaux, parfois situés dans les endroits les plus bizarres. Le comte Vorvolk a installé le sien dans le vieux donjon. Ce n’est pas mon bureau officiel. Je l’utilise comme une retraite discrète en attendant les sessions du Conseil des comtes ou quand j’ai une affaire à régler ici.

— En quoi suis-je une affaire ? J’imagine bien que je ne suis pas là pour le plaisir. Est-ce personnel ou officiel ?

— Même quand je crache, c’est une affaire officielle. Sur Barrayar, les deux aspects ne peuvent être séparés. Miles… était… (il trébucha sur l’imparfait)… entre autres, un pair de ma caste, un officier à mon service, le fils d’un homme extrêmement – pour ne pas dire suprêmement – important et un ami personnel depuis toujours. Il était aussi l’héritier d’un comté. Et les comtes sont le mécanisme par lequel une personne (il se toucha la poitrine) se multiplie par soixante puis en une multitude. Les comtes sont les premiers officiers de l’empire. Je suis le capitaine. Mais comprenez-moi bien : je ne suis pas l’empire. L’empire, en tant que réalité physique, est un simple objet géographique. En tant que réalité au sens le plus large du terme, c’est une société. La multitude, la foule – qui, au bout du compte, est constituée de chaque individu – voilà ce qu’est l’empire. Et je n’en suis qu’une partie.

Une pièce interchangeable… Avez-vous remarqué le scalp de mon grand-père, là en bas ?

— Euh, oui. On peut… difficilement ne pas le remarquer.

— Ceci est le lieu qui abrite le Conseil des comtes. Celui qui manipule le levier pourrait être tenté de s’imaginer comme tout-puissant mais il n’est rien sans le levier lui-même. Yuri le Fou a oublié cette donnée essentielle. Le comte du district Vorkosigan est une autre de ces pièces vivantes. Lui aussi est interchangeable.

— Un… maillon dans une chaîne, proposa Mark avec précaution pour montrer qu’il était attentif.

— Disons plutôt un maillon dans une cotte de mailles. Dans une toile. Si l’un d’entre eux cède, ce n’est pas fatal. Il faudrait que beaucoup cèdent en même temps pour que le désastre survienne. Cependant, il vaut mieux s’assurer que le plus grand nombre de maillons est fiable.

— Evidemment.

Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

— Bien. Dites-moi ce qui s’est passé sur l’Ensemble de Jackson. J’aimerais entendre votre version.

Perché sur son tabouret, Gregor semblait en équilibre parfait tel un faucon sur une branche.

— C’est une longue histoire qui commence sur Terre.

— Je ne suis pas pressé.

Et il paraissait sincère.

Avec un débit heurté, Mark raconta son histoire. Gregor ne lui posait pas beaucoup de questions, intervenant seulement quand il avait du mal à enchaîner. Si elles étaient rares, elles n’en étaient pas moins précises. Il n’était pas à la recherche de faits, ne tarda pas à comprendre Mark. Il avait, à l’évidence, déjà lu et relu le rapport d’Illyan. L’empereur cherchait autre chose.

— Je ne puis remettre en cause vos bonnes intentions, dit soudain Gregor. Ce trafic de cerveau est une entreprise écœurante. Mais vous comprenez sûrement que votre effort, ce raid, ne va sûrement pas y mettre un terme. La maison Bharaputra va nettoyer la casse et recommencer comme avant.

— Mais ça fera une sacrée différence pour les quarante-neuf clones, grogna Mark avec obstination. Tout le monde me donne ce foutu argument. « Ça ne changera rien, donc ne faisons rien. » Et personne ne fait rien. Et ça continue, encore et encore. De toute manière, si j’avais pu rejoindre Escobar comme je l’avais prévu, ça aurait eu un drôle de retentissement. Bharaputra aurait peut-être même tenté de récupérer les clones par voie légale et alors, il y aurait vraiment eu un énorme scandale public. Vous pouvez me croire, j’aurais tout fait pour. Même si on m’avait placé en détention sur Escobar. Où, cela dit, la maison Bharaputra aurait eu bien du mal à faire valoir ses vues. Et peut-être… peut-être que quelques personnes se seraient intéressées au problème.

— Ah ! dit Gregor. Un truc publicitaire.

— Ce n’était pas un truc, grinça Mark.

— Pardonnez-moi. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Votre effort ne me semble pas méprisable, au contraire. Et vous aviez effectivement une stratégie à long terme.

— Ouais… mais elle est tombée dans le désintégrateur dès que j’ai perdu tout contrôle sur les Dendariis. Dès qu’ils ont su qui j’étais en réalité.

Sur l’insistance de Gregor, Mark poursuivit son récit en racontant à nouveau la mort de Miles, les circonstances de la perte de la cryochambre, leurs efforts inutiles pour la récupérer et, finalement, leur humiliante éjection de l’espace local jacksonien. Il se rendait compte qu’il en disait sur lui-même et ses états d’âme beaucoup plus qu’il n’en avait eu l’intention… Curieusement, il se sentait à l’aise avec Gregor. Comment était-ce possible ? Cet homme doux, à l’allure presque effacée, se révélait un meneur d’hommes redoutablement habile. Pour finir, Mark bafouilla une description de l’incident avec Maree puis de l’enfermement débilitant qui avait suivi. Il s’interrompit enfin au milieu d’une phrase inutile.

Toujours aussi pensif, Gregor fronçait les sourcils et gardait le silence. Bon sang, ce type ne s’énervait donc jamais ?

— Il me semble, Mark, que vous vous dévaluez. Vous avez pris part au combat et prouvé votre courage physique. Vous êtes capable de prendre des initiatives, parfois très audacieuses. Vous ne manquez pas d’intelligence mais plutôt… de renseignements. Ce n’est pas si mal pour un début de la part de quelqu’un qui prendra un jour les rênes d’un comté.

— Ni un jour ni jamais. Je ne veux pas être comte sur Barrayar, affirma Mark avec emphase.

— Ce pourrait être la première marche vers mon trône, suggéra Gregor avec un sourire en coin.

— Non ! C’est mille fois pire. Ils me mangeraient tout cru. Mon scalp irait rejoindre la collection là en bas.

— C’est très possible. (Le sourire de Gregor disparut.) Oui, je me suis souvent demandé où finiraient les différents morceaux de mon corps. Et pourtant… d’après ce que je sais, c’était ce que vous deviez tenter de faire il y a à peine deux ans. En commençant par le comté d’Aral.

— Je devais faire semblant, oui. À présent, vous parlez d’une réelle possibilité. Pas d’une tentative ou d’une imitation. (Je suis une imitation, vous n’avez pas oublié ?) On m’a fait étudier un rôle dont je ne connais que la surface. Je n’ai aucune idée de ce qui se passe à l’intérieur.

— Mais, voyez-vous, fit Gregor, on commence tous comme ça. En faisant semblant. Le rôle est un simulacre. Mais, à force de le jouer, on devient le personnage. Il dévore notre chair.

— Et on devient la machine ou mieux : le vampire ?

— Certains le deviennent. C’est la version pathologique du comte et il y en a quelques-uns. Les autres deviennent… plus humains. La machine, le rôle, le vampire sont alors des prothèses habilement fabriquées qui servent l’homme. Quant à moi, pour atteindre mes buts, j’ai besoin des deux genres. Il faut simplement être assez perspicace pour se rendre compte à qui on a affaire.

Oui, la comtesse Cordélia avait sûrement apporté sa touche à l’éducation de cet homme. Mark voyait sa patte aussi clairement que des traces de pas phosphorescentes dans la nuit.

— Quels sont vos buts ?

Gregor haussa les épaules.