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— Préserver la paix. Empêcher les diverses factions de s’entretuer. M’assurer de façon absolument certaine qu’aucun envahisseur galactique ne reposera le pied sur le sol de Barrayar. Entretenir le progrès économique. La paix est le premier otage sacrifié quand les problèmes économiques s’étendent. Pour l’instant, mon règne est incroyablement béni, avec le défrichement du deuxième continent et l’ouverture de Sergyar à la colonisation. Et ils ont enfin trouvé la parade à ce maudit virus de la peste du vers. L’installation sur Sergyar devrait absorber le trop-plein d’énergie de plusieurs générations. Ces derniers temps, j’ai étudié plusieurs histoires coloniales, afin d’essayer de déterminer combien d’erreurs nous pouvons éviter… voilà. En gros.

— Je ne veux toujours pas devenir le comte Vorkosigan.

— Sans Miles, vous n’avez pas tout à fait le choix.

— Foutaises. (Il espérait que c’étaient des foutaises.) Vous venez de dire que c’est un rôle interchangeable. Ils trouveront sûrement quelqu’un de parfait si nécessaire. Ivan, par exemple.

Gregor sourit tristement.

— J’avoue avoir moi-même utilisé ce même argument. Même si, dans mon cas, cela concerne surtout ma progéniture. Les cauchemars portant sur le devenir des différentes parties de mon corps ne sont rien comparés à ce que je ressens quand je songe à mes hypothétiques descendants. Et il n’est pas question que j’épouse la fleur de quelque vieux Vor dont l’arbre généalogique croise le mien une quinzaine de fois au cours des six dernières générations.

Il fit un effort violent pour se contenir et lui adressa un sourire d’excuse. Mais… cet homme possédait un tel contrôle sur lui-même que Mark se demanda s’il ne s’était pas laissé emporter volontairement.

Il commençait à avoir la migraine. Si Miles était là… Ce serait lui qui ferait face à tous ces dilemmes barrayarans. Et Mark serait libre d’affronter… ses propres problèmes. Ses propres démons. Et non ceux qu’on lui imposait maintenant.

— Je n’ai aucun… don pour ça. Ou pas le talent, l’intérêt, l’envie… quelque chose, je ne sais pas.

Il se massa le cou.

— La passion ? proposa Gregor.

— Oui, c’est ça. Un comté ne me passionne pas.

Au bout d’un moment, Gregor demanda avec curiosité :

— Quelle est votre passion, Mark ? Si ce n’est ni gouverner ni atteindre le pouvoir, la richesse… Jusqu’ici, vous n’avez jamais mentionné la richesse.

— Je ne serai jamais à la tête d’une fortune telle qu’elle me permette de détruire la maison Bharaputra… cela semble impossible. Je… je… Certains hommes sont des cannibales : la maison Bharaputra, ses clients… Je veux arrêter les cannibales. Voilà ce que j’aimerais faire, voilà ce qui vaudrait la peine de sortir de mon lit tous les matins.

Il s’aperçut que sa voix avait enflé. Il se laissa retomber dans son siège.

— En d’autres termes… vous avez la passion de la justice. Ou, oserais-je le dire, de la sécurité. Un étrange écho de votre progéniteur.

— Non, non ! (Euh… eh bien, peut-être, d’une certaine façon.) J’imagine qu’il existe aussi des cannibales sur Barrayar mais ils ne m’intéressent pas. Ils ne me concernent pas. Je ne pense pas en termes de justice ou de droit car le trafic de transplants n’est pas illégal sur l’Ensemble de Jackson. Donc, un policier ne réglerait rien. Ou alors… il faudrait que ce soit un policier assez extraordinaire.

Quelqu’un comme un agent secret de la SecImp ? Pour une raison qu’il ignorait, l’image de son progéniteur ne cessait de revenir s’imposer à lui. Maudit soit Gregor qui l’avait évoqué. Pas un policier ou un détective. Un chevalier errant. La comtesse savait ce qu’elle disait. Mais il n’y avait plus de place pour les chevaliers errants : ils se faisaient arrêter par les flics.

Gregor semblait vaguement et étrangement satisfait.

— Voilà qui est très intéressant.

À nouveau, il se perdit dans ses pensées. Il quitta son tabouret pour se coller à la fenêtre et observer le parc sous un angle différent. Sans se retourner, il remarqua :

— J’ai bien l’impression que vous ne pourrez  vous consacrer à votre passion qu’à la condition qu’on retrouve Miles, reprit-il.

Mark râla. Voilà bien ce qui le frustrait.

— Je ne peux rien y faire. Ils ne me laisseront jamais… Que pourrais-je faire de plus que la SecImp ? Ils le retrouveront peut-être. D’ici peu, j’espère.

— En d’autres termes, fit lentement Gregor, vous n’avez aucun moyen d’affecter ce qui, dans votre vie, vous semble le plus essentiel. Vous avez ma plus profonde sympathie.

Malgré lui, Mark se montra franc.

— Je suis, virtuellement, prisonnier ici. Je ne peux rien faire et je ne peux pas partir !

Gregor tourna la tête.

— Avez-vous essayé ?

Mark hésita.

— Eh bien… non, pas encore…

— Ah…

Gregor quitta la fenêtre et sortit une petite carte en plastique de sa poche. Il la tendit à Mark par-dessus le bureau.

— Mon pouvoir ne s’étend qu’en deçà des frontières de Barrayar. Quoi qu’il en soit… voici mon numéro personnel. Vos appels ne seront relayés que par une seule personne. Vous serez sur leur liste. Contentez-vous de donner votre nom et on vous mettra en communication avec moi.

— Euh… merci, dit Mark, prudent et perdu.

La carte ne portait qu’un code : aucune autre identification. Il la rangea très soigneusement.

Gregor brancha un communico dans sa veste et parla à Kevi. Quelques secondes plus tard, un coup retentit à la porte et Ivan fit son entrée. Mark, qui se balançait dans le fauteuil à bascule de Gregor – il ne couinait pas –, s’en extirpa.

Gregor et Ivan échangèrent un salut laconique puis Ivan devança Mark dans le couloir. Comme ils arrivaient au coin, Mark se retourna en entendant des pas : Kevi introduisait déjà un nouveau visiteur dans le bureau de l’empereur.

— Alors, comment ça s’est passé ? s’enquit Ivan.

— Je suis vidé, admit Mark.

Ivan sourit.

— Oui, Gregor peut vous faire cet effet quand il est l’empereur.

— Quand il est ou quand il joue ?

— Oh, il ne joue pas.

— Il m’a donné son numéro personnel.

Et je pense qu’il a le mien.

Ivan haussa les sourcils.

— Bienvenue au club. C’est un club très privé. Il y en a qui font des pieds et des mains pour y être admis.

— M… Miles faisait-il partie du club ?

— Bien sûr.

14

Ivan, obéissant apparemment à un ordre – sans doute de la comtesse – l’emmena déjeuner dehors. Ivan obéissait souvent à des ordres, remarqua Mark dans un vague élan de sympathie. Ils se rendirent dans un vieux quartier nommé le Caravansérail, situé non loin du château Vorhartung. Ce qui leur évita un nouveau voyage en voiture.

L’endroit offrait une curieuse perspective de l’évolution sociale sur Barrayar. Le vieux cœur du quartier avait été restauré, rénové et converti en un plaisant dédale de rues et de ruelles où les boutiques, les cafés et les petits musées étaient fréquentés par un mélange de travailleurs de la capitale et de touristes provinciaux en visite dans ce site historique.

Partie des bords de la rivière où étaient édifiés la plupart des bâtiments officiels comme le château Vorhartung, cette transformation avait peu à peu gagné le centre-ville. Au sud, la rénovation était nettement moins achevée : le quartier y était moins coquet, plus touffu et avait longtemps gardé une sinistre réputation. Ce qui avait valu au Caravansérail son nom et son charme trouble. Sur le chemin, Ivan désigna fièrement une maison dans laquelle il proclama être né durant la Guerre de Succession de Vordarian. C’était à présent une échoppe vendant des tapis faits main à des prix prohibitifs ainsi que d’autres objets artisanaux, censés provenir de la Période d’Isolement. À la façon dont Ivan annonçait ça, Mark s’attendait plus ou moins à voir une plaque sur le mur commémorant l’événement. Mais il n’y en avait pas : il vérifia.