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Mark faillit le tuer sur le coup. Au dernier moment, il retint son pied qui le frappait à la gorge. L’impact se fit à quelques millimètres du point mortel. À travers sa botte, il sentit les cartilages se déchirer, s’écraser et une sensation nauséeuse l’envahit. Il recula, horrifié, tandis que le gamin s’effondrait en gargouillant. Non, je n’ai pas été entraîné pour me battre. J’ai été entraîné pour tuer. Oh, merde. Il s’était néanmoins débrouillé pour ne pas lui briser le larynx. Il pria le Ciel pour qu’il n’y ait pas d’hémorragie interne. Les deux autres agresseurs se figèrent, choqués.

Ivan apparut au coin de la ruelle.

— Qu’est-ce que tu fous, bon Dieu ?

— J’en sais rien, hoqueta Mark.

Il se plia en deux, les mains sur les genoux. Le sang coulant de son nez salissait sa nouvelle chemise. Il commençait à trembler.

— Ils m’ont sauté dessus.

Je les ai provoqués. Pourquoi avait-il fait ça ? Tout était arrivé si vite…

— Le mutant est avec toi, soldat ? s’enquit le gamin maigre, surpris et craintif à la fois.

Mark lut sur le visage d’Ivan son envie de désavouer tout lien entre eux.

— Oui, dit-il enfin comme si ce mot l’étouffait.

Le plus âgé des gamins, qui était encore intact, tourna les talons et s’enfuit en courant. L’autre, le plus jeune, était collé sur place par la présence du blessé et de la vieille. Visiblement, il avait lui aussi grande envie de disparaître. La sorcière qui clopinait vers son champion abattu hurlait des menaces et des accusations à l’encontre de Mark. Ivan et son uniforme ne la perturbaient pas le moins du monde. Des gardes municipaux arrivèrent enfin.

Dès qu’il fut certain qu’on allait soigner le blessé, Mark ne dit plus un mot, laissant Ivan régler cette histoire. Ivan mentit comme un… soldat, évitant de prononcer le nom de Vorkosigan. Les gardes, se rendant compte qu’Ivan était une légume un peu trop grosse pour eux, calmèrent l’hystérie de la vieille et les sortirent de là en vitesse. Mark, avant même qu’Ivan ne l’incite à le faire, déclina toute intention de porter plainte. Une demi-heure plus tard, ils étaient dans la voiture. Cette fois, Ivan conduisit beaucoup plus lentement. Il venait de se payer une bonne frayeur, songea Mark : il avait failli perdre celui qu’on avait confié à sa garde.

— Mais où était ce foutu garde invisible qui était censé me protéger ? s’enquit Mark en se tâtant le visage avec précaution.

Son nez ne saignait plus. D’ailleurs, Ivan n’avait pas voulu le laisser monter dans sa voiture tant que le sang coulait. Et il lui avait plusieurs fois demandé s’il avait envie de vomir.

— À ton avis, qui a appelé les flics ? Cette protection doit rester discrète.

— Oh… (Les côtes lui faisaient mal, mais il n’avait rien de cassé. À la différence de son progéniteur, Mark ne s’était jamais brisé un os. Mutant.) Co… comment Miles s’en serait-il sorti ?

Bon sang, il n’avait fait que passer devant ces gens. Si Miles avait porté les mêmes vêtements que lui, s’il avait été seul comme lui, l’auraient-ils attaqué lui aussi ?

— D’abord, Miles n’aurait pas été assez stupide pour se balader dans ce coin tout seul !

Mark fronça les sourcils. Au contact de Galen, il avait pourtant acquis l’impression que le rang de Miles l’immunisait contre les préjugés des Barrayarans à l’encontre des mutants. Devait-il donc toujours songer à sa survie, toujours calculer où il pouvait aller et où il ne le pouvait pas ?

— Et s’il l’avait fait, poursuivait Ivan, il se serait débrouillé pour s’en sortir en douceur. En discutant. Pourquoi t’es-tu colleté avec ces trois types ? Si tu cherches quelqu’un pour te coller une raclée, adresse-toi à moi. J’en serai ravi.

Mal à l’aise, Mark haussa les épaules. Est-ce cela qu’il avait secrètement désiré ? Une punition ?

— Comment ça ? Vous autres, les grands Vors, vous êtes obligés de discuter ? Vous ne vous contentez pas d’écraser la racaille ?

Ivan gémit.

— Non. Je suis bien content de ne pas être ton garde du corps permanent.

— Moi aussi, rétorqua Mark. Si c’est comme ça que vous faites votre travail.

Ivan se contenta de grogner. Mark se renfonça dans son siège, se demandant dans quel état se trouvait le gamin à la gorge abîmée. Les gardes l’avaient aussitôt conduit à l’hôpital. Il n’aurait pas dû se battre avec lui. Un centimètre plus bas et il le tuait. Il aurait pu les tuer tous les trois. Ces tarés n’étaient que de petits cannibales, après tout. Voilà pourquoi, comprit Mark, Miles aurait essayé de s’en sortir en douceur. Pas par crainte et pas parce que noblesse oblige, mais simplement parce que ces gamins ne… tiraient pas dans sa catégorie. Mark se sentit mal. Barrayar ! Que Dieu me vienne en aide !

Ivan passa par son appartement dans une tour située dans un des meilleurs quartiers de la ville, pas très loin des bâtiments ultramodernes abritant le quartier général du Commandement Militaire Impérial. Cela permit à Mark de se nettoyer et d’enlever toute trace de sang de ses vêtements avant de retourner à la résidence Vorkosigan. En extirpant sa chemise du séchoir, Ivan remarqua :

— Ton torse va être de toutes les couleurs demain. Après un truc pareil, Miles aurait passé trois semaines à l’hôpital. J’aurais dû le sortir de cette ruelle sur un brancard.

Mark baissa les yeux vers ses hématomes qui commençaient à virer au violet. Il se sentait raide de partout. Il avait une bonne demi-douzaine de muscles déchirés. Tout cela, il pouvait le dissimuler mais son visage portait des stigmates qu’il allait devoir expliquer. Raconter au comte et à la comtesse qu’ils avaient eu un accident de voiture avec Ivan aurait été parfaitement crédible mais il se doutait que le mensonge ne tiendrait pas longtemps.

D’ailleurs, ce fut Ivan qui se chargea des explications, les rendant à la comtesse avec une déclaration très succincte :

— Ah, il a fait un petit tour et s’est fait un peu bousculer par quelques types mais je l’ai retrouvé avant que rien de grave n’arrive. Salut, tante Cordélia…

Mark ne le retint pas.

Mais, plus tard, à l’heure du dîner, le comte et la comtesse avaient eu droit à un récit plus complet. Mark sentit la tension qui planait dans l’air au moment où il prenait sa place en face d’Elena Bothari-Jesek, enfin revenue du QG de la SecImp : Elle avait sûrement dû leur raconter des tas de choses.

Le comte attendit que le premier plat fût servi et le départ du domestique pour remarquer :

— Cette petite aventure, aujourd’hui, a dû être pleine d’enseignements, Mark. Content qu’elle n’ait pas été mortelle.

Mark se débrouilla pour avaler sa bouchée sans gargouiller et répondit d’une voix sourde :

— Pour moi ou pour lui ?

— Les deux. Tu veux savoir comment se porte… ta victime ? Non.

— Oui, s’il vous plaît.