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— Les médecins de l’hôpital pensent pouvoir le laisser sortir dans deux jours. Il sera au régime liquide pendant une semaine. Il retrouvera sa voix.

— Oh, tant mieux…

Je ne voulais pas… À quoi bon s’excuser, protester ?

— J’ai voulu régler sa facture médicale mais ce cher Ivan m’avait devancé. Après réflexion, j’ai décidé de le laisser payer.

— Oh…

Devait-il proposer de rembourser Ivan ? Avait-il de l’argent ? Avait-il droit à de l’argent ? Légalement ? Moralement ?

— Demain, annonça la comtesse, Elena te servira de guide. Et Pym vous accompagnera.

Elena ne semblait pas vraiment ravie.

— J’ai parlé avec Gregor, reprit le comte Vorkosigan. Tu l’as, apparemment, suffisamment impressionné pour qu’il me donne son approbation : je vais te présenter officiellement comme mon héritier, en tant que cadet de la maison Vorkosigan, délégué au Conseil des comtes. Quand le moment sera venu, si la mort de Miles se trouve confirmée. Pour l’instant, c’est un peu prématuré. J’ignore s’il vaudrait mieux t’imposer aux comtes avant qu’ils te connaissent ou bien leur laisser le temps de s’habituer à toi. Les prendre par surprise, foncer et frapper, ou bien entamer un long siège. Pour une fois, je préfère le siège. Si on gagne, la victoire sera plus sûre.

— Peuvent-ils me rejeter ? s’enquit Mark.

Serait-ce une lumière que j’aperçois au bout de ce tunnel ?

— En ce qui concerne la charge de comte, ils doivent t’approuver par un vote à la majorité simple. Mes biens personnels ne rentrent pas en ligne de compte. Normalement, une telle approbation est routinière pour le fils aîné ou – au cas où il n’y aurait pas de fils – pour le premier parent mâle assez compétent que le comte puisse trouver. Techniquement, d’ailleurs, il n’est pas nécessaire que ce soit un parent même si ça l’est presque toujours. Il y a eu une fois ce cas fameux d’un des comtes Vortala. C’était pendant la Période d’Isolement, le comte s’était brouillé avec son fils. Le jeune lord Vortala s’était allié avec son beau-père durant la guerre de Zidiarch. Vortala déshérita son fils et se débrouilla au cours d’une curieuse session du conseil pour faire accepter son cheval, Minuit, comme son héritier. D’après lui, son cheval était aussi intelligent que son fils et ne l’avait jamais trahi.

— Quel… excellent précédent pour moi, s’étrangla Mark. Et comment s’est débrouillé le comte Minuit ? Si on le compare à un comte moyen ?

— Lord Minuit. Hélas, personne n’a pu le savoir. Le cheval est mort avant Vortala. La guerre se termina et, finalement, le fils hérita du comté. Mais ça a été un des grands moments zoologiques de l’histoire du Conseil. Presque aussi grand que l’infâme Complot du Chat Incendiaire. (Les yeux du comte Vorkosigan brillaient d’un enthousiasme louche tandis qu’il racontait tout ça. Puis son regard tomba sur Mark et son animation s’évapora.) Nous avons eu plusieurs siècles pour accumuler toutes sortes de précédents. Ça va de l’absurde aux pires horreurs. Il y a eu aussi quelques instants de grâce.

Le comte ne posa pas d’autres questions sur la journée de Mark et celui-ci n’avait pas envie de lui fournir le moindre détail supplémentaire. Le dîner s’acheva dans un silence de plomb. Il s’esquiva dès que ce fut décemment possible.

Il se traîna jusqu’à la bibliothèque, une longue pièce au bout d’une aile dans la plus ancienne partie de la maison. La comtesse l’avait encouragé à passer du temps ici. En plus d’un lecteur donnant accès à des banques de données publiques et d’une énorme comconsole codée, la pièce était tapissée de vrais livres imprimés dont certains, datant de la Période d’Isolement, étaient même calligraphiés à la main. Cette bibliothèque lui rappelait le château Vorhartung, avec son équipement moderne coincé dans les endroits les plus étranges d’une architecture archaïque qui n’avait pas été prévue pour ça.

Tandis qu’il songeait au musée, un grand volume sur les armes et armures attira son regard. Il le sortit avec précaution de son logement et l’emporta vers une des alcôves encadrant la vaste baie vitrée qui donnait sur le jardin. Ces alcôves étaient luxueusement meublées et une petite table située devant un fauteuil à large dossier fournissait le support idéal pour le lourd volume. Mark le feuilleta, fasciné. Il découvrit cinquante différentes sortes de couteaux et épées. Il y avait un nom différent pour chacun ainsi que pour chaque partie de chaque ustensile… Une terminologie aussi précise et fractionnée était hallucinante. Elle avait été créée pour répondre à un évident besoin mais Mark se demandait si, à son tour, elle n’avait pas participé à la création d’une caste aussi fermée que les Vors…

La porte de la bibliothèque s’ouvrit et des pas résonnèrent sur le marbre puis sur le tapis. C’était le comte. Mark se tassa dans son fauteuil dans l’alcôve, serrant les jambes de façon qu’elles soient hors de sa vue. Il n’allait peut-être pas rester. Il était peut-être simplement venu chercher quelque chose. Mark ne tenait pas à être forcé d’avoir une conversation privée avec lui. Il était enfin parvenu à dominer sa terreur initiale du comte mais sa présence le mettait encore atrocement mal à l’aise.

Malheureusement, le comte s’installa derrière une comconsole. Quand il la brancha, des reflets colorés jouèrent sur le verre de la fenêtre en face de Mark. Plus il attendait, se tapissant ici comme un assassin, plus ça allait être difficile. Alors, dis bonjour. Mouche ton nez, fais quelque chose. Il venait à peine de rassembler tout son courage pour oser s’éclaircir la gorge quand les gonds de la porte grincèrent à nouveau. Des pas plus légers retentirent : la comtesse. Mark se roula en boule dans le fauteuil.

— Ah, fit le comte.

Les reflets dans la fenêtre moururent tandis qu’il éteignait la machine pour faire face à son épouse. Se penchait-elle pour l’embrasser ? Mark entendit du tissu se froisser tandis qu’elle s’asseyait à son tour.

— Eh bien, Mark est en train de prendre un cours accéléré sur Barrayar, remarqua-t-elle.

Si Mark avait encore eu la vague intention de se montrer, cette phrase lui en ôta l’envie.

— C’est ce qu’il lui faut, soupira le comte. Il a vingt années à rattraper pour être opérationnel.

— Mais doit-il l’être ? Je veux dire, tout de suite ?

— Non, pas tout de suite.

— Tant mieux. Je craignais que tu ne lui imposes une tâche impossible. Et, comme nous le savons tous les deux, l’impossible demande un peu plus de temps.

Un bref rire du comte.

— Au moins, il vient d’avoir un aperçu de l’une de nos pires tares sociales. Nous devons faire en sorte qu’il apprenne l’histoire des désastres mutagènes afin qu’il comprenne les raisons de cette violence. Jusqu’où la terreur et l’immonde sont enfouis en nous et qui expliquent ce que vous autres, Betans, appelez nos mauvaises manières.

— Je ne suis pas certaine qu’il parviendra un jour à imiter la facilité avec laquelle Miles se promène dans ce champ de mines.

— Il semble plutôt disposé à foncer droit dedans, murmura le comte sèchement. (Il hésita.) Son apparence… Miles se donnait un mal énorme pour ne pas être vu tel qu’il était. Sa façon de bouger, d’agir, de s’habiller. Il se débrouillait pour que sa personnalité prenne le pas sur l’évidence. Comme s’il faisait un tour de passe-passe avec son corps. Mark… semble exagérer volontairement.

— De quoi parles-tu ? De son air constamment déprimé ?

— De ça et… je le confesse, je suis troublé par son poids. Particulièrement, si j’en juge d’après les rapports d’Elena, la vitesse à laquelle il a pris ces kilos. On devrait peut-être le faire suivre médicalement. Ça ne peut pas être bon pour lui.