La comtesse ricana.
— Il n’a que vingt-deux ans. Sa santé ne risque rien pour l’instant. Non, ce n’est pas ça qui te trouble, mon chéri.
— Peut-être… pas complètement.
— Il t’embarrasse. Mon bon ami barrayaran si fier de son robuste corps.
— Humm…
Le comte ne niait pas, remarqua Mark.
— Tu peux lui accorder un point.
— Tu voudrais bien m’éclairer ?
— Les actes de Mark sont un langage. Un langage désespéré, la plupart du temps. Ils ne sont pas toujours faciles à interpréter. Mais celui-là me semble assez évident.
— Pas à moi. Explique, s’il te plaît.
— C’est une équation à trois inconnues. La première concerne uniquement le côté physique. Tu n’as pas dû lire les rapports médicaux aussi soigneusement que moi.
— J’ai lu le résumé de la SecImp.
— J’ai lu chaque dossier. Absolument tous. Pour obliger Mark à garder la même taille que Miles, les techniciens jacksoniens n’ont pas agi génétiquement sur son métabolisme. Au lieu de ça, ils ont concocté une mixture d’hormones et de stimulants qu’ils lui injectaient chaque mois, changeant leur formule selon leurs besoins. Ça coûtait moins cher, c’était plus simple et ils pouvaient mieux contrôler le résultat. Bon, maintenant, pense à Ivan comme à un échantillon phénotypique de ce qu’aurait pu donner le génotype de Miles sans l’empoisonnement à la soltoxine. Ce que nous avons avec Mark c’est un homme réduit physiquement à la taille de Miles mais qui est génétiquement programmé pour le poids d’Ivan. Et quand les traitements komarrans ont cessé, son corps a à nouveau essayé d’atteindre son destin génétique. Si tu veux bien te convaincre de le regarder tel qu’il est, tu verras qu’il n’est pas seulement plus gras. Ses os et ses muscles sont plus lourds eux aussi, comparés à ceux de Miles. Ou même à lui-même, il y a deux ans. S’il atteint un jour son nouvel équilibre, il aura sûrement l’air assez trapu.
Vous voulez dire sphérique, pensa Mark, écoutant avec horreur et effroyablement conscient d’avoir trop mangé au dîner. Héroïquement, il ravala un rot.
— Comme un petit tonneau, suggéra le comte nourrissant à l’évidence une vision un tout petit peu moins accablante.
— Peut-être. Cela dépend des deux autres inconnues de… cette équation.
— Qui sont ?
— La rébellion et la peur. La rébellion : toute sa vie, ce sont les autres qui se sont accordé la liberté de jouer avec son intégrité physique. Ils ont choisi son corps pour lui. À présent, c’est enfin son tour. Et la peur : de Barrayar, de nous, mais la pire de toutes ses peurs, franchement, est celle d’être envahi, écrasé par Miles… Qui sait être drôlement envahissant et écrasant même pour ceux qui ne sont pas ses petits frères. Mark a raison. Il s’est donné tout seul un avantage. Aucun serviteur, aucun de nos gardes n’éprouve la moindre difficulté à le reconnaître. Pour eux, c’est simple, il est lord Mark. Cette histoire de kilos pris à toute allure implique un esprit brillant mi-lucide, mi-téméraire… qui me rappelle quelqu’un que nous connaissons bien tous les deux.
— Mais où cela s’arrêtera-t-il ?
Le comte imaginait lui aussi à présent quelque chose de sphérique, jugea Mark.
— Quand il le décidera. Il peut très bien se prendre par la main et demander à un médecin d’ajuster son métabolisme au poids qu’il désire. Il choisira sans doute un corps normal quand il n’aura plus besoin de se rebeller et quand il n’éprouvera plus de peur.
Le comte émit un bruit cynique.
— Je connais Barrayar et ses paranoïas. On ne s’y sent jamais en sécurité. Que ferons-nous s’il décide de grossir indéfiniment ?
— On lui paiera un plateau flottant et un couple de serviteurs musclés. Ou… on peut l’aider à vaincre ses peurs.
— Si Miles est mort… commença-t-il.
— Si Miles n’est pas retrouvé et ranimé, corrigea-t-elle aussitôt.
— Alors, Mark est tout ce qui nous reste de Miles.
— Non !
Sa jupe bruissa quand elle se dressa et commença à arpenter la pièce. Seigneur, faites qu’elle ne vienne pas par ici !
— C’est là où tu te trompes, Aral. Mark est tout ce qui nous reste de Mark.
Le comte hésita.
— D’accord, je te concède ce point. Mais si Mark est tout ce qui nous reste… Sera-t-il aussi le prochain comte Vorkosigan ?
— Pourras-tu l’accepter comme ton fils même s’il n’est pas le prochain comte Vorkosigan ? Ou bien est-ce là l’épreuve qu’il doit passer pour être reconnu ?
Le comte restait silencieux. La voix de la comtesse se fit plus grave.
— Est-ce un écho de la voix de ton père que j’entends dans la tienne ? Est-ce lui que je vois, qui me regarde derrière tes yeux ?
— C’est… impossible qu’il… ne soit pas là. (La voix du comte était elle aussi très sourde, troublée mais sans la moindre trace d’excuse.) Quelque part. Malgré tout.
— Je… oui. Je comprends. Je suis désolée. (Elle se rassit au grand soulagement de Mark.) Pourtant ce n’est sûrement pas si dur que ça d’être comte de Barrayar. Pense un peu à certains débiles qui siègent au Conseil en ce moment. Ou qui oublient d’y siéger. Ça fait combien de temps que le comte Vortienne n’a pas pris part à un vote ?
— Son fils est désormais en âge de tenir sa place, dit le comte. Heureusement pour nous. La dernière fois que nous avons eu besoin d’un vote unanime, il a fallu que l’huissier de la Chambre aille le chercher personnellement à sa résidence où il a assisté à une scène extraordinaire… Le comte avait trouvé une utilisation assez unique pour son garde du corps.
— Qui possédait une qualification assez unique, à ce que j’ai cru comprendre.
Il y avait un sourire dans la voix de la comtesse.
— Où as-tu appris ça ?
— Alys Vorpratil.
— Je… refuse de demander comment elle l’a su.
— Très sage de ta part. Mais, le fond du problème n’est pas là. Il faudrait vraiment que Mark s’y mette de tout son cœur pour être le pire comte du Conseil. Ces gens-là ne sont pas aussi extraordinaires qu’ils le prétendent.
— Tu n’es pas juste. Vortienne est un horrible exemple. C’est seulement grâce à l’extraordinaire dévotion de la plupart des comtes que le Conseil existe et fonctionne. Il consume les hommes. Mais… les comtes ne représentent que la moitié du combat. L’autre moitié – et elle est sacrément plus ardue – concerne le district lui-même. Le peuple l’acceptera-t-il ? Acceptera-t-il pour comte le clone perturbé d’un original déformé ?
— Ils ont fini par accepter Miles. Je crois même qu’ils sont devenus assez fiers de lui. Mais ça… c’est l’œuvre de Miles. Il irradie une telle loyauté qu’ils ne peuvent pas s’empêcher de lui en rendre un peu.
— Je ne sais ce que Mark irradie, fit le comte, pensif. Il me fait l’effet d’un trou noir humain. La lumière y entre et rien ne ressort.
— Donne-lui un peu de temps. Il a encore peur de toi. Sans doute à cause de sa culpabilité. Il a été ton assassin programmé pendant tant d’années.
Mark, qui respirait par la bouche, pour faire le moins de bruit possible, se crispa. Cette satanée bonne femme avait des rayons X dans les yeux. Elle était une alliée passablement énervante. Si elle était bien une alliée.
— Ivan, commença lentement le comte, n’aurait aucun problème de popularité dans le district. Et, même si ça ne l’enchanterait pas plus que moi, je pense pouvoir le convaincre d’accepter le défi. Il ne serait ni le meilleur ni le pire des comtes. Dans la moyenne.