— C’est exactement ainsi qu’il s’est frayé un chemin depuis l’école, l’Académie Militaire et même dans sa carrière. L’homme invisible, celui qui ne fait pas de vague, dit la comtesse.
— C’est assez frustrant à observer. Il est capable de bien plus.
— Se trouvant si près du trône, crois-tu qu’il oserait briller un peu plus ? Pour attirer les complots comme une lampe attire les moustiques ? Il serait une figure de proue idéale pour des conspirateurs. Il ne fait que jouer les idiots. En fait, il se pourrait bien qu’il soit le moins idiot de nous tous.
— Voilà une théorie optimiste mais si Ivan est si calculateur, comment se fait-il qu’il l’ait été avant même de savoir parler ? s’enquit le comte d’un ton plaintif. Tu serais prête à faire de lui un bambin machiavélique, mon cher capitaine ?
— Je n’insiste pas là-dessus, dit tranquillement la comtesse. Revenons à l’essentiel. Si Mark choisissait de vivre sa vie, disons, sur la Colonie Beta, Barrayar devra bien se débrouiller sans lui. Et ton district aussi. Et Mark n’en serait pas moins ton fils pour cela.
— Mais j’aurais tant voulu laisser… tu n’arrêtes pas de revenir à cette idée. La Colonie Beta.
— Oui. Tu te demandes pourquoi ?
— Non. (Sa voix faiblissait.) Mais si tu l’emmènes sur la Colonie Beta, je n’aurai jamais l’occasion de le connaître mieux.
La comtesse resta muette un moment avant de répondre avec fermeté :
— Voilà une complainte à laquelle j’aurais été très sensible si tu avais montré le moindre désir de le voir maintenant. Tu l’évites avec autant d’assiduité qu’il te fuit.
— Je ne peux pas laisser tomber tous mes devoirs gouvernementaux pour une crise personnelle, répliqua le comte avec raideur. Même si j’en ai envie.
— Tu le faisais pour Miles, si je m’en souviens bien. Repense à tout le temps que tu passais avec lui ici ou à Vorkosigan Surleau… tu piquais du temps comme un voleur pour le lui donner, tu en prenais ici et là, une heure, une matinée, une journée, sans pour autant délaisser la régence, sans pour autant mener un train d’enfer et triompher, si je compte bien, de six crises politiques et militaires majeures. Tu ne peux pas refuser à Mark les avantages que tu as accordés à Miles pour ensuite te plaindre de son incapacité à égaler Miles.
— Ô Cordélia, soupira le comte, j’étais plus jeune alors. Je ne suis plus le gentil papa du Miles d’il y a vingt ans. Cet homme s’est vaporisé. Il a été consumé.
— Je ne te demande pas d’être le gentil papa que tu étais à l’époque. Ce serait grotesque. Je te demande seulement d’être le père que tu es maintenant.
— Cher capitaine…
Sa voix s’arrêta comme épuisée.
Après un moment, la comtesse remarqua :
— Tu aurais plus de temps et d’énergie si tu prenais ta retraite. Démissionne du poste de Premier ministre. Tu l’as tenu assez longtemps.
— Maintenant ? Cordélia, réfléchis ! Il n’est pas question que j’abandonne tout contrôle en ce moment. En tant que Premier ministre, Illyan et la SecImp me doivent des comptes. Si je me contente d’être un comte parmi d’autres, je n’aurai plus aucun contrôle sur eux. Je perdrai le pouvoir d’accroître les recherches.
— Ridicule. Miles est un officier de la SecImp. Fils du Premier ministre ou pas, ils le chercheront tout autant. La loyauté envers ses hommes est l’un des rares charmes de la SecImp.
— Ils chercheront dans les limites du raisonnable. En tant que Premier ministre, je peux les forcer à faire plus.
— Je ne crois pas. Je crois que Simon Illyan serait encore prêt à se couper en quatre dans le sens de la longueur pour toi même après que tu seras mort et enterré, mon amour.
Quand le comte reprit la parole, Mark crut qu’il parlait d’une autre pièce.
— J’étais prêt à arrêter, il y a trois ans, et à confier ça à Quintillan.
— Oui. J’étais tout excitée.
— Si seulement il ne s’était pas tué dans ce stupide accident d’aéro. Quelle inutile tragédie ! Ce n’était même pas un meurtre !
Le rire lugubre de la comtesse lui répondit.
— Un vrai gâchis, selon les normes de Barrayar. Redevenons sérieux. Il est temps d’arrêter.
— Plus que temps, approuva le comte.
— Alors, fais-le.
— Dès qu’il n’y aura plus aucun risque.
Un silence.
— Tu seras mort avant, mon amour. Fais-le maintenant.
Mark était figé sur place, les jambes croisées, piquées par un milliard d’épingles. Il avait l’impression d’être passé dans un désintégrateur, la rencontre avec les trois voyous n’était qu’une aimable plaisanterie à côté de ça. La comtesse était une lutteuse scientifique. Aucun doute là-dessus.
Le comte rit à moitié. Mais, cette fois-ci, il ne répondit pas. Enfin, ils se levèrent et quittèrent la pièce. Dès que la double porte se fut refermée derrière eux, Mark roula hors de son fauteuil. Il s’effondra à terre, essayant de remuer bras et jambes, de les décoller de son corps noué. Il tremblait et frissonnait. Sa gorge était bloquée et il toussa encore et encore pour y faire passer enfin un filet d’air. Il ne savait pas s’il avait envie de pleurer ou de rire ou les deux en même temps. Il se contenta de respirer tel un asthmatique, prenant un immense plaisir à voir sa poitrine se soulever et s’affaisser. Il se sentait obèse. Il se sentait fou. Il avait l’impression que sa peau était transparente et que tous les passants pouvaient y jeter un coup d’œil et montrer ses organes internes.
Mais ce qu’il ne ressentait pas, comprit-il soudain, c’était la peur. En tout cas, pas la peur du comte et de la comtesse. Leurs personnages publics et privés étaient étonnamment semblables. Il avait l’impression qu’il pouvait leur faire confiance, non parce qu’ils ne lui feraient aucun mal, mais parce qu’ils étaient ce qu’ils semblaient être. Tout d’abord, il eut du mal à mettre un mot là-dessus, sur cette étrange unité. Puis il s’imposa à lui. Oh… C’est donc ça qu’on appelle l’intégrité. Je ne savais pas.
15
La comtesse tint sa promesse, ou sa menace, d’envoyer Mark faire du tourisme avec Elena. Les quelques semaines qui suivirent furent ponctuées de fréquentes excursions dans Vorbarr Sultana et dans les districts voisins. Dans un but culturel et historique, il eut même droit à une visite du palais impérial. Au grand soulagement de Mark, Gregor n’était pas chez lui ce jour-là. Ils fréquentèrent à peu près tous les musées de la ville. Elena, obéissant sans doute à ses instructions, le traîna même dans deux douzaines de collèges, académies et autres écoles techniques. Mark fut ragaillardi d’apprendre que tout l’enseignement sur cette planète n’était pas purement militaire. En fait, l’université la plus importante de la capitale était l’Institut des Sciences Appliquées et Agricoles.
Elena, en présence de Mark, se comportait de façon parfaitement impersonnelle. Quels que puissent être ses propres sentiments en revoyant sa planète maternelle pour la première fois depuis une décennie, elle ne les laissait pas paraître. Son masque d’ivoire se fendait à l’occasion quand une exclamation de surprise lui échappait devant un changement imprévu : des nouveaux bâtiments, des rues transformées. Mark la soupçonnait de les mener à un tel train d’enfer pour ne pas avoir à lui parler. Elle comblait les silences par des exposés. Mark commença à regretter Ivan : avec son cousin, ils auraient sûrement traîné dans tous les pubs de la ville.