Выбрать главу

Enfin, un soir, le comte revint plus tôt que prévu à la résidence pour annoncer qu’ils se rendaient tous à Vorkosigan Surleau. Moins d’une heure plus tard, Mark se retrouva embarqué avec ses affaires dans une vedette en compagnie d’Elena, du comte Vorkosigan et de Pym, l’aide de camp. Ils s’élancèrent dans la nuit vers le sud, vers la résidence d’été des Vorkosigan. La comtesse ne les accompagnait pas. Pendant le voyage, la conversation se réduisit au minimum : à l’occasion, Pym et le comte aux commandes échangeaient quelques laconiques paramètres de vol. Les monts Dendariis surgirent enfin à l’horizon, masse sombre tapie sous les nuages et les étoiles. Ils survolèrent un lac qui miroitait faiblement avant d’atterrir à mi-hauteur d’une colline devant une maison en pierre à l’architecture alambiquée. Ils furent à nouveau accueillis par des serviteurs humains. Les gardes de la SecImp affectés au service du Premier ministre débarquèrent discrètement d’une autre vedette.

Minuit approchant, le comte se contenta d’expliquer vaguement à Mark comment s’orienter dans la demeure et le déposa dans une chambre au deuxième étage avec vue sur le lac. Mark, seul enfin, s’accouda à la fenêtre pour contempler l’obscurité. Des lumières se reflétaient sur les eaux noires et soyeuses : elles provenaient d’un village et de quelques demeures isolées sur des plages toutes situées à l’autre bout du lac. Pourquoi m’a-t-il amené ici ? Vorkosigan Surleau était le repère le plus secret des Vorkosigan, le cœur du royaume du comte. Avait-il réussi à quelque épreuve pour être admis ici ? Ou bien Vorkosigan Surleau était-elle l’épreuve ? Il se coucha et s’endormit, la tête farcie de questions.

Le soleil du matin le réveilla. Il avait oublié de fermer les volets. Il cligna des yeux et se leva. Un serviteur avait rangé ses quelques affaires dans un placard. Il s’habilla, trouva une salle de bains dans le couloir et se lava. Il s’engagea enfin dans l’escalier, à la recherche prudente d’un spécimen d’humanité. Une gouvernante dans la cuisine lui expliqua comment retrouver le comte dehors sans, hélas, lui proposer le moindre petit déjeuner.

Un chemin pavé de pierres conduisait à un petit bosquet d’arbres importés depuis la Terre. Leur feuillage vert si particulier commençait à prendre les teintes du début d’automne. C’étaient de grands arbres, très vieux. Le comte et Elena se trouvaient près du bosquet dans un jardin muré qui servait à présent de cimetière de famille pour les Vorkosigan. La maison elle-même était autrefois le baraquement des gardes du château dont les ruines se délabraient au bord du lac.

Mark haussa les sourcils. Dans son uniforme de parade rouge et bleu, le comte était une tache de couleur incongrue. La tenue tout aussi officielle d’Elena, velours gris orné de boutons argentés, restait plus discrète. Elle était accroupie derrière un petit brasier de bronze posé sur un trépied. De petites flammes orange s’en échappaient et de la fumée s’élevait dans l’air humide et doré du matin. Ils brûlaient une offrande aux morts, comprit-il soudain. Incertain, il s’immobilisa devant le portail en fer forgé. Personne ne l’avait invité.

Elena se leva. Elle bavarda paisiblement avec le comte tandis que l’offrande – quoi qu’elle puisse être – brûlait et se réduisait en cendres. Au bout d’un moment, Elena plia un bout de tissu, s’en servit pour saisir le brasier sur le trépied et répandit son contenu, des flocons gris et blancs, sur une tombe. Elle vida entièrement le récipient de bronze avant de le ranger ainsi que le trépied pliant dans un sac brodé havane et argent. Le comte se tourna vers le lac, remarqua Mark et lui adressa un signe pour lui signifier qu’il l’avait aperçu. Il ne l’invitait pas mais ne le congédiait pas non plus.

Après un dernier échange avec le comte, Elena quitta le jardin muré. Le comte la salua. Elle gratifia Mark d’un hochement de tête courtois en passant à sa hauteur. Son visage était solennel mais Mark crut la sentir moins tendue, moins sur la défensive que depuis son arrivée sur Barrayar. À présent, le comte lui faisait signe de le rejoindre. Un peu gêné mais curieux, Mark s’engagea dans l’allée de gravier.

— Qu’est-ce… qui se passe ? s’enquit-il finalement.

C’était un peu irrévérencieux mais le comte ne s’offusqua pas. Il hocha la tête vers la tombe qui s’étalait à ses pieds : Sergent Constantine Bothari et les dates. Fidelis.

— J’ai découvert qu’Elena n’avait jamais brûlé d’offrandes pour son père. Il a été mon aide de camp pendant dix-huit ans et, avant ça, il avait servi sous mes ordres dans les forces spatiales.

— Le garde du corps de Miles, je sais. Mais il a été tué avant que Galen ne démarre mon entraînement. Galen ne lui a pas consacré beaucoup de temps.

— Il aurait dû. Le sergent Bothari a été très important pour Miles. Et pour nous tous. Bothari était un homme… difficile. J’ai l’impression qu’Elena a toujours du mal à l’admettre. Elle aurait besoin de, comment dire… d’accepter un peu plus son père pour être en paix avec elle-même.

— Difficile ? Criminel, à ce qu’on, m’a dit.

— Voilà qui est très…

Le comte hésita. Mark s’attendait à l’entendre dire injuste ou inexact mais le mot qu’il choisit finalement fut :

–… Incomplet.

Ils déambulèrent parmi les tombes, le comte en expliquant certaines. Des amis, des parents… qui était le major Amor Klyeuvi ? Cela faisait penser à un musée. Depuis la Période d’Isolement, l’histoire des Vorkosigan était intimement liée à l’histoire de Barrayar. Le comte lui montra les tombes de son père, sa mère, son frère, sa sœur, ses grands-parents. Avant eux, les membres de la famille avaient été enterrés dans le cimetière de la vieille capitale du district Vorkosigan : Vashnoi. Et leur dernière demeure avait dû fondre avec le reste de la ville lors de l’invasion cetagandane.

— Je tiens à être enterré ici, commenta le comte en scrutant le lac paisible et les collines qui le surplombaient. Eviter cette foule au cimetière impérial de Vorbarr Sultana. Ils voulaient mettre mon pauvre père là-bas. J’ai dû me disputer avec eux malgré ses derniers vœux.

Il montra la pierre tombale. Général Comte Piotr Pierre Vorkosigan et les dates. Le comte avait, visiblement, eu gain de cause.

— J’ai passé ici certains des meilleurs moments de ma vie, quand j’étais petit. Et plus tard, c’est ici que je me suis marié et que nous avons passé notre lune de miel. (Un sourire incertain brouilla ses traits.) Miles a été conçu ici. Donc, dans un certain sens, toi aussi. Regarde autour de toi. Voilà d’où tu viens… Je prends le petit déjeuner, je me change et on ira faire un tour.

— Ah… alors, personne n’a mangé.

— On doit jeûner avant une offrande aux morts. Ce doit être pour ça qu’on les effectue en général à l’aube.

Le comte ne plaisantait qu’à moitié.

Voilà pourquoi il avait amené son uniforme d’apparat et pourquoi Elena avait pris le sien. Ils étaient venus ici dans ce but. Mark se regarda dans les bottes impeccablement polies du comte. La surface convexe lui donnait des proportions grotesques. Un jour, il ressemblerait peut-être à ça…

— C’est pour cela que nous sommes venus ? Pour qu’Elena accomplisse cette cérémonie.

— Entre autres.

Bizarre. Obscurément troublé, Mark suivit le comte jusqu’à la maison.

Le petit déjeuner fut servi par la gouvernante dans un patio ensoleillé situé à un bout de la demeure. Les collines et quelques haies de fleurs lui donnaient une intimité apaisante. Là aussi, ils avaient vue sur le lac. Le comte réapparut, portant un vieux pantalon de treillis noir et une ample tunique de paysan fermée par une ceinture à la taille. Elena ne se joignit pas à eux.