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— Elle avait envie de marcher, expliqua brièvement le comte. On va marcher nous aussi.

Prudemment, Mark reposa un troisième beignet.

Peu de temps après, il ne regretta pas cette prudence. Le comte lui fit grimper la colline. Arrivés au sommet, ils s’arrêtèrent pour se reposer un peu. La vue sur le lac, longue langue d’argent qui léchait les collines, valait le déplacement. Sur l’autre versant, moins abrupt, on avait cultivé des pâturages d’herbe verte, en provenance de la Terre elle aussi. Il y avait là quelques écuries en pierre et des chevaux traînaient çà et là, inemployés. Le comte descendit jusqu’à une barrière et s’y accouda, pensif.

— Ce grand rouan là-bas est le cheval de Miles. Il a été un peu négligé ces dernières années. Miles n’avait pas toujours le temps de monter quand il revenait à la maison. Il avait l’habitude d’arriver au galop quand Miles l’appelait. C’était très bizarre de voir ce grand paresseux dresser les oreilles avant de se mettre à courir. (Un silence.) Tu pourrais essayer.

— Quoi ? Appeler le cheval ?

— Je serais curieux de voir ça. Si le cheval arrive à faire la différence. Pour moi… vous avez la même voix.

— J’ai été conditionné pour.

— Il s’appelle… Ninny. (Devant le regard de Mark, il ajouta :) C’est un surnom.

En réalité, il s’appelle Gros Ninny. Mais tu ne veux pas le dire. Ha !

— Alors, je fais quoi ? Je reste ici et je me mets à hurler : Ninny, Ninny, viens ici ?

Il se sentait déjà idiot.

— Trois fois.

— Hein ?

— Miles répétait toujours son nom trois fois.

Le cheval se tenait à l’autre bout du pâturage, les oreilles dressées, les regardant. Mark respira un bon coup. Son meilleur accent barrayaran reprit le dessus.

— Ici, Ninny, Ninny, Ninny ! Ici, Ninny, Ninny, Ninny !

Le cheval hennit et trotta jusqu’à la barrière en bois. Il ne galopa pas vraiment même si, une fois, il fit effectivement l’effort de soulever ses sabots. Il arriva en haletant, aspergeant le comte et Mark de son haleine humide et chaude. La clôture gémit et plia quand il s’y frotta. Vu de près, il était énorme. Il passa sa grosse tête au-dessus de la barrière. Mark battit vivement en retraite.

— Salut, mon vieux. (Le comte lui flatta l’encolure.) Miles lui donnait toujours du sucre, annonça-t-il pardessus son épaule.

— Pas étonnant qu’il vienne au galop ! s’indigna Mark.

Et dire qu’il s’était imaginé que c’était encore une victime du syndrome « j’aime-Naismith ».

— Oui, mais Cordélia et moi lui donnons aussi du sucre et il ne court jamais vers nous. Il se contente de venir tranquillement en prenant son temps.

L’animal le fixait avec – Mark l’aurait juré – une réelle stupéfaction. Encore un qu’il trahissait parce qu’il n’était pas Miles. À leur tour, deux autres chevaux les rejoignirent bien décidés à ne rien manquer. Ça commençait à faire beaucoup. C’était monstrueux, ces bêtes-là.

Intimidé, Mark demanda d’un ton plaintif :

— Vous n’avez pas apporté du sucre ?

— En fait, si, dit le comte.

Il extirpa une demi-douzaine de cubes blancs de sa poche et les donna à Mark. Prudent, celui-ci en plaça deux sur sa paume ouverte qu’il tendit le plus loin possible de lui. Poussant un cri aigu, Ninny rejeta ses oreilles en arrière et flanqua un bon coup de tête d’un côté puis de l’autre pour chasser ses rivaux. Il attrapa ensuite les deux morceaux de sucre entre ses grosses lèvres molles, laissant une bonne dose de salive verdie par l’herbe sur la main de Mark. Celui-ci s’essuya sur la barrière sans beaucoup de succès, considéra son pantalon, puis frotta sa main sur l’encolure de Ninny. Une vieille cicatrice faisait une grosse bosse sous la fourrure. Ninny essaya de lui donner un nouveau coup de tête. Mark battit précipitamment en retraite. Le comte restaura un peu d’ordre dans la horde avec quelques cris et deux ou trois bonnes claques – Ah, voilà comment on pratique la politique sur Barrayar, songea Mark avec insolence – avant de s’assurer que les deux autres chevaux obtenaient eux aussi leur part de sucre. Il ne parut pas être gêné de s’essuyer les mains sur son pantalon.

— Tu veux essayer de le monter ? proposa-t-il. Comme ça fait un moment qu’il n’a pas été sellé, il risque d’être un peu nerveux.

— Non, merci, s’étrangla Mark. Une autre fois, peut-être.

— Ah.

Ils longèrent la barrière, Ninny les accompagnant de l’autre côté. Ses espoirs furent brisés par le coin.

Il hennit quand ils s’éloignèrent. On aurait dit un cri d’agonie. Les épaules de Mark se voûtèrent comme s’il venait de recevoir un coup. Le comte sourit. L’effort dut lui coûter car son sourire disparut aussi vite qu’il était apparu. Il jeta un regard en arrière.

— Le pauvre vieux a vingt ans, maintenant. C’est beaucoup pour un cheval. Je commence à m’identifier à lui.

Ils se dirigeaient vers les bois.

— Il y a une piste… Elle décrit un grand cercle jusqu’à un endroit où on a vue sur la maison. On avait l’habitude de pique-niquer là-bas. Tu veux y aller ?

Une promenade. Mark n’avait aucune envie de se promener mais il venait de refuser au comte de monter à cheval. Il n’osait pas refuser deux fois de suite. Le comte risquait de le trouver… déprimé.

— D’accord.

Pas de garde du corps ou d’hommes de la SecImp en vue. Le comte s’était débrouillé pour qu’ils soient seuls ensemble. Mark se contracta. Le moment des confessions intimes était arrivé.

Quand ils atteignirent l’orée du bois, les premières feuilles mortes crissèrent sous leurs pas. Cela faisait un bruit sec mais plaisant. Comme une diversion. Mais cela ne remplissait pas vraiment le silence. Le comte, malgré son air de campagnard tranquille, était tendu, nerveux. Mal à l’aise. Ce qui ne contribuait nullement à calmer Mark qui finit par s’exclamer :

— C’est à cause de la comtesse que vous faites ça, hein ?

— Pas vraiment… Oui.

Une réponse confuse et probablement sincère.

— Pardonnerez-vous jamais aux Bharaputrans d’avoir descendu le mauvais Naismith ?

— Probablement pas, répondit le comte sur un ton égal.

Il n’était pas offensé.

— Si ça avait été le contraire, si ce Bharaputran avait atteint l’autre petit bonhomme, la SecImp serait-elle en train de chercher ma cryochambre maintenant ?

Et Miles aurait-il éjecté le soldat Phillipi pour mettre Mark à sa place ?

— Dans la mesure où, dans ce cas, Miles aurait été avec la SecImp dans ce coin-là, murmura le comte, j’imagine que la réponse est oui. Ne t’ayant jamais rencontré, mon propre intérêt aurait été, comment dire… académique. Mais ta mère aurait exigé les mêmes efforts, ajouta-t-il, pensif.

— Soyons, si possible, honnêtes l’un envers l’autre, fit Mark avec amertume.

— Rien de durable ne pourra exister entre nous sans cela, répliqua sèchement le comte.

Mark rougit mais grogna en signe d’approbation.

La piste longeait tout d’abord une rivière avant de s’enfoncer dans un ravin. De gros rochers leur barraient la route ici et là. Le sol était en pente et glissant. Dieu merci, il redevint assez vite plat, s’enfonçant parmi les arbres. Quelques bûches et fourrés avaient été délibérément disposés en travers du chemin pour servir d’obstacles de saut aux chevaux. On pouvait soit passer dessus, soit les contourner. Mark avait la certitude que Miles quand il montait devait toujours choisir de sauter. Il devait l’admettre mais il y avait quelque chose de profondément apaisant dans ces bois, avec ces alternances d’ombre et de soleil, ces immenses arbres terrestres. On avait l’illusion d’une intimité sans fin. On pouvait s’imaginer que toute la planète était ainsi, sauvage, offerte… à condition de ne rien savoir de la politique d’aménagement des terres. Ils arrivèrent sur une piste plus large où ils pouvaient marcher de front.