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Le comte s’humecta les lèvres.

— À propos de cette cryochambre…

La tête de Mark se redressa comme celle du cheval quelques instants plus tôt. La SecImp ne lui disait rien, le comte ne lui adressait guère la parole. Rendu à moitié fou par le manque d’information, il avait fini par craquer et était allé trouver la comtesse. Ce faisant, il avait eu l’impression de se rendre à l’abattoir. Mais, même elle n’avait rien à lui apprendre. La SecImp connaissait à présent quatre cents endroits où la cryochambre ne se trouvait pas. C’était un début. L’infini moins quatre cents ça faisait… quoi ? C’était impossible, inutile, futile.

— La SecImp l’a retrouvée.

Le comte se massait le visage.

Mark se pétrifia.

— Quoi ! Ils l’ont retrouvée ? Bon Dieu ! C’est fini ! Où l’ont-ils… Pourquoi ne m’avez-vous… (Il se tut car il y avait sans doute une bonne raison pour laquelle le comte ne lui avait encore rien dit.)

— Elle était vide.

— Oh. (Oh. C’était tout ce qu’il trouvait à dire ? Il avait imaginé un tas de scénarios mais pas celui-là. Vide ?) Où ?

— Un agent l’a trouvée dans l’inventaire des ventes d’une compagnie de matériel médical du Moyeu de Hegen. Nettoyée et reconditionnée.

— Ils sont sûrs que c’est la même ?

— Si les identifications données par le capitaine Quinn et les Dendariis sont exactes, c’est la même. L’agent, qui est un de nos meilleurs hommes, l’a achetée tout tranquillement. Elle est actuellement en route par courrier rapide pour le quartier général de la SecImp afin de l’analyser en détail. Apparemment, il n’y a pas grand-chose à analyser.

— Mais c’est une piste, un indice enfin ! Cette compagnie doit avoir des dossiers. La SecImp devrait être capable de remonter la piste jusqu’à…

Jusqu’à quoi ?

— Oui et non. Leurs dossiers ne nous permettent de remonter qu’un cran en arrière. Le transporteur indépendant à qui ils l’ont achetée se livrait au recel de marchandises volées.

— Elle a bien été volée quelque part ! On doit pouvoir restreindre la zone des recherches !

— Hum… Il faut se souvenir que le Moyeu de Hegen est un moyeu. Il est possible que la cryochambre ait été envoyée, par exemple, de l’Ensemble de Jackson dans l’Empire cetagandan puis ait été réexpédiée via le Moyeu de Hegen. Peu probable mais possible.

— Non. Ils n’ont pas eu le temps.

— C’était un peu juste mais ça a pu se faire. Illyan a fait les calculs. En fait, ce laps de temps limite les recherches à… neuf planètes, dix-sept stations et tous les navires qui circulent entre tout ça. (Le comte fit la moue.) Je souhaiterais presque avoir affaire aux Cetagandans. On peut faire confiance aux ghem-lords : aucune chance qu’ils ne devinent pas la valeur du colis. J’ai une vision atroce. Apprendre un jour que cette cryochambre est tombée entre les mains d’un petit truand jacksonien. Un minable qui se sera débarrassé de son contenu pour revendre l’équipement. Nous paierions vingt fois, cent fois la valeur de cette cryochambre pour récupérer le corps qui s’y trouve. Pour un Miles préservé et, si possible, réanimable. Ça me rend malade de penser qu’il puisse être en train de pourrir quelque part par erreur.

Mark se pressa les tempes : quelque chose lui perforait le crâne.

— Non… c’est fou ! C’est trop fou. Nous avons les deux bouts de la corde à présent, il ne nous manque que le milieu. Il suffit de tirer ou de se laisser guider. Norwood… Norwood était loyal envers l’amiral Naismith. Et il était malin. Je l’ai rencontré. Brièvement. Bien sûr, il ne prévoyait pas d’être tué mais il n’aurait sûrement pas expédié la cryochambre dans un endroit risqué. Ni même au hasard.

Etait-ce si certain ? Norwood espérait sans doute récupérer la cryochambre à peine un jour plus tard. Si elle était arrivée… Dieu savait où, avec un petit mot collé dessus du genre attendez-qu’on-vienne-me-chercher et que personne n’était venu…

— A-t-elle été reconditionnée avant ou après que la compagnie de Hegen l’a achetée ?

— Avant.

— Ce qui signifie qu’il y a un centre médical planqué quelque part sur cette piste. Peut-être même un centre équipé en cryogénisation. Peut-être… peut-être que Miles a été transféré dans une chambre permanente.

Un corps anonyme ? Sur Escobar, une telle chance était envisageable. Sur l’Ensemble de Jackson, ça tenait de l’impossible espoir.

— Je prie pour qu’il en soit ainsi. De tels centres n’existent pas en nombre infini. On peut les vérifier tous. La SecImp y travaille. Cela dit, seuls les morts congelés nécessitent un tel niveau d’équipement. Nettoyer et reconditionner une cryochambre portable peut se faire dans n’importe quelle infirmerie de n’importe quel navire. Ou même dans une salle des machines. Une tombe anonyme serait extrêmement difficile à localiser. Et, sans parler de tombe, il a peut-être été purement et simplement vaporisé comme un sac d’ordures…

Le regard du comte se planta dans les arbres.

Mark aurait parié qu’il ne les voyait pas. Il aurait parié qu’il contemplait lui aussi cette vision-là : un petit corps gelé à la poitrine éclatée – on n’avait même pas besoin d’une poignée anti-grav pour le soulever… un employé insouciant qui le prenait pour le flanquer à la poubelle désintégrante… Se demanderaient-ils seulement qui avait été le petit homme ? Et qui étaient-ils ?

Et depuis combien de temps le comte ruminait-il ces idées noires ? Et combien de temps, nom d’un cheval, allait-il encore parler et marcher en même temps ?

— Quand avez-vous appris tout ça ?

— Hier après-midi. Tu comprends donc… à quel point il est important que je sache ce que tu comptes faire. Par rapport à Barrayar.

Il repartit le long de la piste avant de bifurquer sur un étroit sentier qui grimpait gaillardement entre les arbres.

Jouant des talons, Mark le suivit avec peine.

— Il faudrait avoir complètement perdu la raison pour garder des rapports avec Barrayar. Le seul rapport qu’on peut avoir avec Barrayar, c’est la fuir.

Le comte sourit par-dessus son épaule.

— Tu as trop parlé avec Cordélia, à ce que je vois.

— Pas étonnant. Elle est la seule ici qui ait accepté de me parler.

Il rattrapa le comte qui avait ralenti. Le vieil homme grimaça.

— C’est juste. (Il accéléra à nouveau le pas. La pente était rude.) Je suis désolé.

Au bout de quelques mètres, il ajouta avec un humour noir :

— Je me demande si les risques que je prenais mettaient mon père dans des états pareils. Si c’est le cas, il est justement vengé. (Plus de noirceur que d’humour, jugea Mark.) Mais il est plus que jamais nécessaire… de savoir…

Le comte s’arrêta soudain et s’assit par terre, dos à un arbre.

— C’est drôle, murmura-t-il.

Son visage qui, jusque-là, avait été rouge et moite était soudain blême et moite.

— Quoi ? demanda Mark, haletant.

Il se reposait, les mains sur les genoux en fixant cet homme qui venait si subitement de se mettre à son niveau. Le comte semblait absorbé… non, distrait.