— Je crois… que je ferais mieux de me reposer un moment.
— Je suis d’accord.
Mark s’assit à son tour sur un rocher. Le comte ne reprenait pas la conversation. Une sensation extrêmement déplaisante noua le ventre de Mark. Que lui arrive-t-il ? Il n’a pas l’air dans son assiette. Oh, merde… Le ciel était bleu et très beau, une douce brise faisait soupirer les arbres, quelques feuilles dorées planaient autour d’eux. Le frisson glacé qui lui fouillait le dos n’avait rien à voir avec la météo.
— Ce n’est pas, déclara le comte sur un ton détaché, académique (comme il l’avait si bien dit), un ulcère perforé. J’en ai déjà eu un mais ça n’a rien à voir.
Il croisa les bras sur sa poitrine. Sa respiration devenait plus rapide et plus irrégulière. Depuis qu’il s’était assis, elle ne se calmait pas comme celle de Mark.
Il ne va vraiment pas bien. Un homme brave qui faisait de son mieux pour ne pas paraître effrayé : Mark avait rarement vu spectacle plus effrayant. Brave mais pas stupide. Le comte ne faisait pas semblant de croire que tout allait bien. Il ne se lançait pas à l’assaut du sentier pour le prouver.
— Vous n’avez pas l’air bien.
— Je ne suis pas bien.
— Que sentez-vous ?
— Euh… une douleur dans la poitrine, j’en ai peur, admit-il, embarrassé. Plus qu’une douleur. Une… sensation… très… bizarre. C’est arrivé d’un coup.
— Ça ne pourrait pas être une indigestion, n’est-ce pas ?
Comme celle qui faisait bouillir de l’acide dans l’estomac de Mark en ce moment ?
— J’ai peur que non.
— Vous feriez peut-être mieux d’appeler des secours avec votre communico, suggéra Mark.
Si c’était bien une urgence médicale et ça en avait tout l’air, il ne pouvait pas faire grand-chose.
Le comte ricana. Cela fit un bruit sec pas vraiment réconfortant.
— Je ne l’ai pas pris.
— Quoi ? ! Mais, bon sang, vous êtes le Premier ministre, vous ne pouvez pas vous balader sans…
— Je voulais que notre conversation ne soit pas interrompue. Pour une fois. Pas envie d’entendre la moitié des sous-ministres de Vorbarr Sultana me demander si je savais où ils ont mis leur agenda. Je faisais ça… pour Miles. De temps en temps… quand ça devenait trop dur. Ça les rendait à moitié fous mais… ils finissaient… toujours… par se calmer.
Sa voix se faisait de plus en plus aiguë. Il s’allongea dans les feuilles mortes.
— Non… constata-t-il. C’est pire…
Il tendit une main que Mark, dont le cœur cognait de terreur, saisit pour l’aider à se rasseoir.
Une toxine paralysante… une attaque cardiaque… je devais être seul avec toi… je devais attendre, que tu me voies sans cesse… ça devait durer vingt minutes avant que tu meures.
Comment avait-il fait ? Comment avait-il causé cela ? Par magie noire ? Peut-être était-il vraiment programmé ? Peut-être certaines parties de lui accomplissaient des choses dont il n’avait pas conscience… comme ces cinglés qui ont différentes personnalités. Ai-je fait cela ? Ô Dieu. Oh, merde.
Le comte réussit à lui sourire.
— N’aie pas peur, mon garçon, chuchota-t-il. Tu n’as qu’à rentrer à la maison chercher mes hommes. Ce n’est pas si loin. Je te promets que je ne bougerai pas.
Un gloussement ridicule.
Je n’ai pas fait attention au chemin en venant. Je vous suivais. Et s’il le portait… ? Non. Sans être un méd-tech, Mark avait la certitude glaçante que bouger cet homme serait une très mauvaise idée. De toute manière, le comte était beaucoup trop lourd pour lui.
— D’accord. (Il n’y avait pas dix mille chemins dans ce bois, non ?) Vous… vous…
Je vous interdis de mourir comme ça, bon Dieu. Pas maintenant !
Mark tourna les talons et partit en courant. Il ne tarda pas à arriver sur la grande piste. À gauche ou à droite ? À gauche, là sur la grande piste. Mais où avaient-ils tourné pour la rejoindre ? Ils avaient dû écarter quelques fourrés… Là, ces buissons. Oui, c’étaient ceux-là. Mais il y en avait bien une demi-douzaine. Ah, là-bas, les obstacles pour les chevaux ! Etait-ce bien les mêmes ? Ils se ressemblaient tous. Bon Dieu, je vais me perdre dans cette putain de forêt… Je vais tourner en rond pendant… vingt minutes, jusqu’à ce qu’il soit mort et bien mort, jusqu’à ce que son cerveau s’arrête et ils vont tous dire que je l’ai fait exprès… Il trébucha, cogna un arbre et lutta pour garder son équilibre. Il avait l’impression d’être le chien d’un holovid qui courait pour aller chercher de l’aide. En arrivant, il serait tout juste capable d’aboyer, de geindre et de se rouler sur le dos et personne ne comprendrait… Il s’accrocha à un arbre et regarda autour de lui. La mousse était censée pousser seulement sur la partie nord des arbres, non ? Ou bien cela était-il vrai uniquement sur Terre ? Ceux-là étaient presque tous des arbres de la Terre. Sur l’Ensemble de Jackson, une espèce de lichen baveux poussait sur le côté sud de tout, y compris des bâtiments et il fallait le gratter des glissières des portes et des fenêtres… Ah ! La rivière ! Mais avaient-ils remonté ou descendu le courant ? Imbécile, imbécile, imbécile. Il avait un point de côté. Il tourna à gauche et courut.
Alléluia ! Une grande silhouette féminine dévalait le chemin devant lui. Elena qui rentrait au bercail. Non seulement il se trouvait sur la bonne route mais il avait trouvé de l’aide. Il cria. Un coassement lui sortit de la gorge mais cela suffit pour attirer son attention. Elle jeta un coup d’œil derrière elle, l’aperçut et s’arrêta. Il tituba jusqu’à elle.
— Qu’est-ce qui vous prend ?
Sa froideur et son irritation initiales cédaient devant sa curiosité et un début d’alarme.
Mark haleta :
— Le comte… il est malade… dans les bois. Vous pouvez… faire venir ses hommes… là-bas ?
Aussitôt suspicieuse, elle fronça les sourcils.
— Malade ? Comment ça ? Il était en parfaite santé, il y a une heure de ça.
— Bon Dieu ! Il est très mal ! Dépêchez-vous !
— Si tu as… commença-t-elle avant de s’interrompre. (L’angoisse évidente de Mark triompha de ses doutes.) Il y a un com dans l’écurie. C’est le plus proche. Où l’as-tu laissé ?
Mark agita vaguement la main derrière lui.
— Quelque part… Je ne sais pas comment ça s’appelle. Sur le chemin d’un coin pour pique-niquer. Ça vous dit quelque chose ? Ces putains de gardes de la SecImp n’ont-ils pas de scanners ? (Sa lenteur l’exaspérait.) Vous courez plus vite que moi. Partez !
Elle le crut enfin et courut non sans lui jeter un dernier regard. Il eut l’impression d’être passé au lance-flammes.
Je n’ai pas… Il tourna les talons et repartit vers l’endroit où il avait laissé le comte. Il se demandait s’il ne ferait pas mieux de courir se réfugier au fin fond de ces montagnes. S’il volait une vedette, il pourrait gagner la capitale. Il y aurait peut-être une ambassade galactique qui lui accorderait l’asile politique ? Elle pense que j’ai… Ils vont tous penser que j’ai… Bon Dieu, lui-même ne se faisait pas confiance. Comment les Barrayarans le pourraient-ils ? Il devrait peut-être épargner du travail à tout le monde et se tuer tout de suite, ici dans cette forêt débile. Mais il n’avait pas d’arme et, aussi tourmenté que soit le terrain, il n’avait pas vu de falaise assez haute d’où il aurait pu se jeter avec la certitude de mourir.
Il eut à nouveau l’impression de s’être trompé de chemin. Le comte n’avait sûrement pas pu se lever et aller faire un tour… non. Il était là, gisant sur le dos, près d’une grosse branche morte. Il respirait par petits à-coups pénibles, séparés par des intervalles beaucoup trop longs. Ses bras étaient crispés autour de lui. Il souffrait visiblement beaucoup plus. Mais il n’était pas mort. Pas encore.