— Salut… mon garçon, souffla-t-il.
— Elena amène de l’aide, promit Mark, angoissé.
Il leva les yeux, tendit l’oreille. Mais ils ne sont pas encore arrivés.
— Bien.
— Ne… parlez pas trop.
Ce qui eut pour effet de faire ricaner le comte : c’était encore plus horrible que sa respiration.
— Cordélia… est la seule… qui parvient… à me faire taire.
Mais il se tut après cela.
Prudent, Mark lui laissa le dernier mot.
Vis, bon sang. Ne me laisse pas comme ça.
Un vrombissement familier lui fit lever les yeux. Elena avait résolu le problème du transport à travers les arbres en prenant une aéromoto. Un type de la SecImp en uniforme vert était assis derrière elle, la tenant par la taille. Elle descendit l’engin avec habileté parmi les branches qui craquèrent. L’une d’elles lui lacéra le visage mais elle n’y prêta aucune attention. L’homme sauta de selle alors qu’ils étaient encore à un mètre de haut.
— Recule, gronda-t-il à l’adresse de Mark. (Au moins, il avait un méd-kit.) Que lui as-tu fait ?
Mark battit en retraite aux côtés d’Elena.
— C’est un médecin ?
— Non, juste un médic.
Elle était à bout de souffle, elle aussi.
L’homme leva les yeux et annonça :
— C’est le cœur. Mais j’ignore ce que c’est et la cause. Inutile de faire venir le médecin du Premier ministre ici, qu’il nous retrouve à Hassadar. Sans délai. Je pense que nous aurons besoin d’une unité de soins intensifs.
— Bien.
Elena aboya des ordres dans un com.
Mark voulut les aider à porter le comte jusqu’à la moto où ils comptaient l’installer entre eux deux. Le médic le fusilla du regard.
— Ne le touche pas !
Le comte, que Mark avait cru inconscient, ouvrit les yeux et murmura :
— Hé… Le petit est bien, Jasi. (Jasi le médic s’inclina.) Ça ira bien, Mark.
Il est en train de crever et pourtant il continue à penser à plus tard. Il essaye de me laver de tout soupçon.
— La vedette nous rejoint à la clairière la plus proche. (Elena montra une direction.) Retrouve-nous là-bas si tu veux venir.
La moto s’éleva lentement et prudemment.
Mark ne se le fit pas répéter. Il dévala le sentier, intensément conscient de l’ombre qui bougeait au-dessus des arbres. Ils le semèrent très vite. Il accéléra, s’accrochant aux arbres pour tourner. Il arriva à la grande piste, les paumes en sang, à l’instant où Jasi, Elena et Pym finissaient d’étaler le comte sur un des sièges du compartiment arrière d’un aérocar noir. Mark s’effondra aux côtés d’Elena au moment où la bulle du compartiment se rabattait. Ils étaient dans le sens contraire de la marche, face au comte. Pym prit les commandes à l’avant. Ils décollèrent en spirale avant de fuser comme une balle. Le médic était agenouillé auprès de son patient, effectuant les premiers soins : un masque à oxygène et un hypospray de synergine contre le choc.
Mark suffoquait davantage que le comte, à tel point que le médic finit par lui lancer un coup d’œil. À la différence du comte, Mark ne tarda pas à retrouver sa respiration normale. Il était en nage et tout tremblant à l’intérieur. La dernière fois qu’il avait éprouvé cela, les troupes de sécurité bharaputranes lui tiraient dessus. Les aérocars sont-ils censés aller aussi vite ? Il pria le Ciel pour que leurs prises d’air n’avalent rien de plus gros qu’un moustique.
Malgré la synergine, les yeux du comte restaient dans le vague. Il essaya d’attraper son petit masque à oxygène, repoussa faiblement la main du médic qui essaya de le retenir et fit un signe à Mark. Il tenait tant à dire quelque chose qu’il aurait été stupide et dangereux de l’en empêcher. Mark glissa à genoux à côté de la tête du comte.
Celui-ci se mit à chuchoter avec la plus totale assurance :
— La seule… vraie richesse… est biologique.
Le médic lança un regard hagard à Mark. Il voulait une interprétation. Impuissant, Mark ne put que hausser les épaules.
Le comte ne tenta de parler qu’une seule autre fois au cours de ce voyage éclair. Il griffa son masque pour s’en débarrasser et dire : « cracher », ce que le médic l’aida à faire en lui tenant la tête de côté. La glaire coula sur sa chemise. Mais son souffle resta aussi rauque.
Les dernières paroles du Grand Homme, se dit Mark sombrement. Toute cette vie monstrueuse, stupéfiante qui s’achevait par cracher. Oui, c’était assez biologique. Il s’enveloppa dans ses bras et resta assis en boule par terre, se mâchant les joues sans s’en rendre compte.
Quand ils arrivèrent sur l’aire d’atterrissage de l’hôpital de district d’Hassadar, une petite armée de personnel médical se rua sur eux et leur enleva le comte. On conduisit Mark et Elena dans une petite salle d’attente où ils furent bien forcés d’attendre.
Un peu plus tard, une femme munie d’un enregistreur passa la tête par la porte pour demander à Mark :
— Vous êtes le plus proche parent ?
Il ouvrit la bouche mais rien n’en sortit. Il était littéralement incapable de répondre. Elena se porta à son secours.
— La comtesse Vorkosigan est en vol. Elle vient de Vorbarr Sultana. Elle devrait arriver d’ici quelques minutes.
Cela parut satisfaire la femme qui disparut.
Elena ne se trompait pas. Moins de dix minutes plus tard, un vacarme de bottes envahit le couloir. La comtesse précédait deux hommes d’armes en livrée. Elle passa devant Mark et Elena en leur adressant un bref sourire rassurant mais ne s’arrêta pas. Elle franchit une double porte. Un docteur distrait tenta de l’arrêter :
— Excusez-moi, m’dame, mais les visites sont inter…
Elle gronda.
— Pas de ça avec moi, petit. Tu m’appartiens.
Ses protestations se noyèrent dans un gargouillis au fond de sa gorge quand il remarqua enfin la livrée des deux hommes et en déduisit la conclusion correcte.
— Par ici, milady.
Leurs voix s’éloignèrent.
— Elle ne plaisantait pas, commenta, sardonique, Elena à l’intention de Mark. Le développement des infrastructures médicales dans le district Vorkosigan est son projet chéri. La moitié du personnel ici est liée à elle par serment en échange des bourses qui leur ont permis de suivre leurs études.
Le temps passait. Mark se rendit jusqu’à la fenêtre qui dominait la capitale du district Vorkosigan. Hassadar était une ville nouvelle, fille de Vashnoi la détruite. Presque toutes les constructions ici avaient été érigées après la Période d’Isolement. Pour la plupart, elles n’avaient pas plus de trente ans. L’architecture avait été conçue autour des moyens de transport les plus modernes et non pour permettre le passage de chariots tirés par des chevaux. Elle s’étalait en largeur comme n’importe quelle autre ville galactique développée. Sa taille était accentuée par les quelques tours qui s’élançaient vers le soleil du matin. Le matin ? Il avait l’impression qu’un siècle s’était écoulé depuis l’aube. Cet hôpital était identique à ce qu’on trouvait, par exemple, sur Escobar. La résidence officielle du comte était une des rares villas entièrement modernes figurant sur l’inventaire de ses biens immobiliers. La comtesse prétendait l’aimer mais ils l’utilisaient uniquement lors de leurs séjours officiels à Hassadar la capitale : c’était plus un hôtel qu’une demeure. Curieux.