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Midi. Les ombres des tours se faisaient toutes petites quand la comtesse vint les retrouver. Mark scruta anxieusement son visage. Les traits tirés, elle marchait lentement mais elle n’avait pas les yeux rouges, sa bouche n’était pas tordue par le chagrin. Il sut que le comte vivait encore avant qu’elle ne parle.

Elle serra Elena dans ses bras et hocha la tête vers Mark.

— Son état est stabilisé. Ils vont le transférer à l’Hôpital Militaire de Vorbarr Sultana. Son cœur est foutu. Notre homme dit qu’il lui faut absolument une greffe ou une pompe mécanique.

— Où étiez-vous ce matin ? lui demanda Mark.

— Au QG de la SecImp. (Logique.) Nous nous étions partagés le travail. On n’avait pas besoin d’être deux à envoyer des messages codés. Aral t’a bien annoncé la nouvelle, hein ? Il m’a juré de le faire.

— Oui, juste avant son malaise.

— Que faisiez-vous ?

Ce qui valait mieux que l’habituel : « Que lui as-tu fait ? » Mark résuma brièvement sa matinée.

— Le cimetière, le petit déjeuner et l’escalade dans les collines, marmonna la comtesse. Je parie qu’il imposait la cadence.

— Au pas de course, confirma Mark.

— Ha…

— Etait-ce une occlusion ? s’enquit Elena. Ça y ressemblait.

— Non. C’est pour ça que j’ai été si surprise. Je savais que ses artères étaient propres… il suivait un traitement. Sans lequel, son horrible régime l’aurait tué depuis des années. C’était un anévrisme artériel, à l’intérieur du cœur lui-même. Un vaisseau sanguin qui a éclaté.

— Le stress, hein ? fit Mark, la bouche sèche. Sa pression sanguine devait être élevée ?

Elle plissa les yeux.

— Oui, énormément. Mais le vaisseau était fragile. Ça serait arrivé un jour ou l’autre, de toute manière.

— La SecImp… ne vous a pas communiqué de nouvelles informations ? demanda-t-il timidement. Pendant que vous étiez là-bas.

— Non. (Elle se dirigea vers la fenêtre pour regarder sans les voir les tours et la toile d’araignée d’Hassadar. Mark la suivit.) Retrouver la cryochambre dans ces conditions… nous a un peu accablés. Mais, au moins, cela a incité Aral à faire des efforts vers toi. (Un silence.) A-t-il réussi ?

— Non… je ne sais pas. Il m’a fait visiter, montré des choses. Il a essayé. Il a tellement essayé que j’en avais mal pour lui.

Oui et ça faisait encore mal. Un nœud douloureux derrière le plexus solaire. Selon une ancienne mythologie, c’était là le siège de l’âme.

— Il a réussi, souffla-t-elle.

C’était trop. La vitre de la fenêtre était à l’épreuve des chocs, pas sa main. Son poing s’y écrasa, recula et frappa à nouveau.

Cette fois-ci, il heurta la main ouverte de la comtesse.

— Pas de ça, lui conseilla-t-elle froidement.

16

Un grand miroir dans un cadre ouvragé était pendu au mur du couloir menant à la bibliothèque. Nerveux, Mark se planta devant pour une dernière vérification avant l’inspection par la comtesse.

L’uniforme havane et argent de cadet de la maison Vorkosigan ne transformait guère son corps. Vieilles et nouvelles distorsions étaient péniblement évidentes même si, en se tenant bien droit, il avait presque l’air normal. Petit, certes, mais costaud. Malheureusement, quand il s’affaissait, la tunique en faisait autant. Elle lui allait bien, ce qui était étrange car, huit semaines plus tôt, elle était un peu trop grande pour lui. Un analyste de la SecImp avait-il calculé son gain de poids ? Fallait-il qu’il s’arrête de grossir ?

Huit semaines seulement ? Il avait l’impression d’être prisonnier ici depuis toujours. D’accord, on le traitait avec gentillesse… comme ces anciens officiers qui, après avoir donné leur parole, étaient autorisés à se promener comme bon leur semblaient dans la forteresse. On ne lui avait pas demandé sa parole. Elle n’avait peut-être aucune valeur ici. Il abandonna son image et se glissa dans la bibliothèque.

La comtesse était assise sur le divan de soie. Pour ne pas la froisser, sa robe longue était soigneusement étalée autour d’elle. C’était une chose beige et vaporeuse au col haut, brodée de motifs argentés et cuivrés qui soulignaient la couleur de sa chevelure relevée en boucles sur l’arrière du crâne. Pas une once de noir ou de gris qui aurait suggéré un deuil quelconque : elle était d’une élégance arrogante. Par cette tenue, elle proclamait : Regardez-nous, nous sommes les Vorkosigan et tout va parfaitement bien. À son entrée, elle se tourna vers Mark. Un bref sourire lui vint spontanément aux lèvres. Malgré lui, il le lui rendit.

— Ça te va bien, remarqua-t-elle.

— À vous aussi, répondit-il et comme cela semblait trop familier, il ajouta : madame.

Elle haussa un sourcil devant cet ajout mais ne fit aucun commentaire. Il gagna une chaise près d’elle mais, trop gêné pour s’asseoir, il préféra s’accouder sur le dossier.

— Alors, à votre avis, comment vont réagir vos amis vors ce soir ?

— Ce qui est sûr, c’est qu’ils vont te dévorer des yeux, soupira-t-elle. Tu peux en être certain.

Elle lui tendit un petit sac marron sur lequel était brodé en fil d’argent le blason des Vorkosigan.

— Quand tu offriras ceci à Gregor tout à l’heure lors de la cérémonie en tant que représentant d’Aral, cela signifiera deux choses : primo, que nous annonçons de façon officielle que nous te reconnaissons comme notre héritier et deuxièmement… que tu acceptes cette charge. C’est la première étape. Il y en aura beaucoup d’autres.

Avec, au bout du chemin, le titre de comte ? Mark grimaça.

— Quels que soient tes sentiments, quelle que soit l’issue finale de cette crise… ne leur laisse pas voir tes doutes, conseilla la comtesse. C’est tout dans la tête, ce système vor. La conviction est contagieuse. Le doute aussi.

— Pour vous, le système vor est une illusion ?

— C’est ce que je pensais autrefois. À présent, je dirais plutôt qu’il s’agit d’une création qui, comme toute chose vivante, doit être en permanence recréée.

Le système barrayaran peut être tout à la fois maladroit, beau, corrompu, stupide, honorable, frustrant, débile ou hallucinant. La plupart du temps, il permet en gros que le gouvernement soit assuré. C’est à cela, en somme, que sert un système.

— Mais… l’approuvez-vous ? demanda-t-il, perplexe.

— Je ne suis pas certaine que mon approbation ait une importance quelconque. L’Impérium est comme une immense symphonie décousue, composée par un comité. Et qui dure depuis trois cents ans. Elle est jouée par une bande de volontaires amateurs. Elle possède une énorme inertie et reste fondamentalement fragile. Elle ne change ni ne peut être changée. Elle peut vous écraser comme un éléphant aveugle.

— Voilà qui est réconfortant.

Elle sourit.

— Ce soir, tu ne vas pas complètement plonger dans l’inconnu. Ivan et ta tante Alys seront présents ainsi que les jeunes ladies et lord Vortala. Et des tas d’autres que tu as déjà rencontrés au cours de ces dernières semaines.

Au prix d’abominables dîners privés. Depuis près de deux mois, il y avait eu un défilé constant de visiteurs à la résidence : on venait le voir. Et la comtesse avait méthodiquement continué à recevoir malgré le malaise du comte une semaine plus tôt. En prévision de cette soirée.

— Ils vont sûrement essayer de te soutirer des renseignements sur l’état d’Aral, ajouta-t-elle.