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— Que dois-je leur dire ?

— Il est toujours plus facile de se souvenir de la vérité. Aral est à l’hôpital attendant qu’un cœur ait poussé et soit prêt à être transplanté. C’est un patient exécrable. Son chirurgien le menace soit de l’attacher au lit, soit de démissionner s’il ne se tient pas mieux. Inutile de donner les détails médicaux.

Détails qui auraient révélé à quel point le Premier ministre était en mauvais état. Bien.

–… Et si on m’interroge à propos de Miles ?

— Tôt ou tard (elle reprit son souffle), si la SecImp ne retrouve pas son corps, il faudra faire une déclaration de décès officielle. Tant qu’Aral vit, je préférerais que ça se fasse le plus tard possible. Seules quelques personnes au sommet de la hiérarchie de l’empire, Gregor et quelques membres du gouvernement, savent que Miles est bien plus qu’un officier de rang subalterne dans la SecImp. Il est parfaitement exact qu’il est absent pour raison professionnelle. La plupart de ceux qui t’interrogeront seront persuadés que la SecImp n’a pas jugé bon de te révéler le lieu de sa mission.

— Une fois, Galen a dit… commença Mark avant de s’arrêter.

La comtesse le dévisagea.

— Tu penses beaucoup à Galen ?

— Ça m’arrive, admit-il. Il m’a aussi entraîné pour ce qui va se passer ce soir. Nous avons répété toutes les grandes cérémonies : il fallait bien que je sache comment m’y comporter. L’Anniversaire de l’empereur, la Fête de l’été, celle de l’hiver… toutes. Je ne peux pas aller là-bas ce soir sans penser à lui et à quel point il haïssait Barrayar.

— Il avait ses raisons.

— Il disait que… l’amiral Vorkosigan était un meurtrier.

La comtesse soupira.

— Et ?

— L’était-il ?

— Tu as eu l’occasion de le rencontrer, de l’observer. Qu’en penses-tu ?

— Milady… Je suis un meurtrier. Et je ne sais que penser de moi.

Elle plissa les yeux.

— Voilà qui est exact et lucide. Bon. Sa carrière militaire a été longue, complexe et sanglante. Mais tout cela est du domaine public. J’imagine, cependant, que le point essentiel pour Galen était le Massacre du Solstice au cours duquel sa sœur Rebecca a trouvé la mort.

Muet, Mark hocha la tête.

— C’est l’officier de la propagande de Barrayar qui a ordonné cette atrocité et non Aral. Aral l’a exécuté de ses propres mains quand il a appris ça. Sans, malheureusement, prendre le temps de le faire passer en cour martiale. Pour répondre à ta question : oui, il est un meurtrier. Mais pas dans le sens où Galen l’entendait.

— Galen disait qu’il l’a tué pour éliminer un témoin gênant. L’officier de la propagande aurait obéi à un ordre verbal.

— Dans ce cas, comment Galen en aurait-il eu connaissance ? C’est sa parole contre celle d’Aral. Je crois Aral.

— Galen disait qu’il l’a torturé.

— Non, répliqua sèchement la comtesse. Ça, c’est Ges Vorrutyer et le prince Serg. Ces gens-là ont été éliminés, conclut-elle avec une satisfaction visible.

— Il disait que c’était un fou.

— Nul, sur Barrayar, selon des critères betans, n’est sain d’esprit. (Elle lui lança un regard amusé.) Pas même toi ou moi.

Moi, certainement pas. Il reprit très vite son souffle.

— Un sodomite.

Elle pencha la tête.

— Cela a-t-il une importance pour toi ?

— Cela a joué un rôle… essentiel dans mon conditionnement.

— Je sais.

— Vous savez ? Bon sang…

Etait-il donc fait de verre pour ces gens ? Une sorte de spécimen conçu pour leur amusement ? Sauf que la comtesse ne semblait nullement amusée.

— Un rapport de la SecImp, évidemment, ajouta-t-il, amer.

— Ils ont passé un des sbires de Galen au thiopenta. Un homme nommé Lars, si cela te rappelle quelque chose.

— Oui, ça me rappelle quelque chose.

Il serra les dents. Ils ne lui accordaient pas la moindre chance de garder une once de dignité.

— Si on oublie Galen, les penchants privés d’Aral ont-ils vraiment une importance pour toi ?

— Je ne sais pas. La vérité a de l’importance.

— Exact. Bien, la vérité… D’après moi, il est bisexuel mais, inconsciemment, plus attiré par les hommes que par les femmes. Ou pour être plus précis : par les soldats. Pas les hommes en général. C’est ce que je crois. Je suis, selon les critères barrayarans, un… vrai garçon manqué. Ce qui a fait de moi la solution idéale à son dilemme. La première fois qu’il m’a vue, j’étais en uniforme au beau milieu d’un combat assez vilain. Il a cru que c’était le coup de foudre. Je n’ai jamais pris la peine de lui expliquer qu’il s’agissait simplement de l’explosion brutale de son refoulement.

Ses lèvres s’étirèrent.

— Pourquoi pas ? Votre refoulement n’a pas explosé lui aussi ?

— Non. Il m’a fallu, oh, quatre ou cinq jours de plus, pour exploser à mon tour. Enfin, trois au moins. (Ses yeux brillaient : le souvenir devait être excitant.) Si seulement tu avais pu le voir à quarante ans. Au sommet de sa forme.

Dans cette même bibliothèque, la comtesse avait verbalement disséqué Mark. Il y avait quelque chose de bizarrement consolant dans le fait que son scalpel ne lui était pas uniquement destiné. Ce n’est pas que moi. Elle fait ça avec tout le monde. Argh.

— Vous êtes très… précise, madame. Que pensait Miles de tout ceci ?

Elle devint pensive.

— Il ne m’a jamais rien demandé. Il est possible qu’il ait eu un écho de cette période malheureuse de la jeunesse d’Aral à travers les médisances des ennemis politiques de son père. Et qu’il ait décidé de ne pas en tenir compte. De ne pas prêter l’oreille à des ragots.

— Pourquoi me le dire à moi ?

— Tu as demandé. Tu es adulte. Et… tu as peut-être plus que lui besoin de savoir. À cause de Galen. Si, un jour, Aral et toi entretenez des rapports plus normaux… il serait bon que ta vision de lui ne soit ni exagérément exaltée ni exagérément dégradée. Aral est un grand homme. C’est moi, une Betane, qui le dit. Mais je ne confonds pas la grandeur avec la perfection. La grandeur, c’est ce qu’on peut atteindre de plus… grand. (Elle lui adressa un sourire taquin.) Ça te laisse de l’espoir, non ?

— Hon… Ça ne me laisse pas le choix, plutôt. Seriez-vous en train de me dire que, malgré toutes mes tares, vous espérez encore que je fasse des merveilles ?

Ahurissant. Et effrayant.

Elle réfléchit.

— Oui, dit-elle enfin sereinement. En fait, puisque personne n’est parfait, il s’ensuit que toutes les grandes œuvres sont nées de l’imperfection. Ce qui ne les a pas empêchées d’être accomplies.

Miles n’était pas cinglé uniquement à cause de son père, décida Mark.

— Je ne vous ai jamais entendue vous analyser vous-même, madame, fit-il, amer.

Oui, qui arrosait l’arroseur ?

— Moi ? (Un sourire torve.) Je suis une folle, mon garçon.

Ce n’était pas une réponse. Ou alors en était-ce une ?

— Une folle d’amour ? fit-il d’un ton léger dans l’espoir de chasser la gêne soudaine que sa question avait suscitée.

— Entre autres.

Elle avait les yeux glacés.

Un crépuscule humide et brumeux tombait sur la ville tandis que la comtesse et Mark roulaient vers la résidence impériale. Pym, en grande tenue, conduisait la voiture. Une autre demi-douzaine de membres de la garde personnelle du comte les suivait dans un autre véhicule : ils étaient là plus pour le décorum que pour assurer une réelle protection. Mark les avait vaguement observés. Ils semblaient ravis de se rendre à cette soirée. Il en avait fait le commentaire à la comtesse qui avait remarqué :