— Oui, pour eux c’est presque une soirée de permission. La SecImp va quadriller la résidence en long, en large et en hauteur. Lors de ces événements, il y a tout un monde parallèle de serviteurs et de subordonnés… Il n’est pas rare qu’un aide de camp habile attire l’œil d’une jeune pousse vor et l’épouse, si son passé militaire l’en rend digne. C’est un moyen comme un autre de s’élever socialement.
Le palais impérial était bâti selon les mêmes canons architecturaux que la résidence Vorkosigan. Il était juste un peu plus grand. À peu près huit fois, se dit Mark. La brume poisseuse les fit gagner l’entrée brillamment illuminée sans perdre une seconde. Il se retrouva noué au bras de la comtesse, ce qui le rassura et l’alarma en même temps. Etait-il son cavalier ou un appendice ? Ravalant un flot de bile, il se redressa de toute – toute ! – sa hauteur.
La première personne qu’ils rencontrèrent dans le vestibule fut, à sa grande surprise, Simon Illyan. Pour l’occasion, le chef de la sécurité portait l’uniforme d’apparat rouge et bleu qui n’avait rien de discret. Mais dans cette foule d’hommes presque tous en rouge et bleu, il pouvait espérer passer inaperçu. Sauf, qu’en lieu et place des épées de duel qu’un Vor se devait de porter en telle occasion, il avait un véritable arsenal à la hanche : un brise-nerfs et un arc à plasma. Une oreillette démesurée brillait sur le côté droit de son visage.
— Milady.
D’un petit hochement de tête, il les entraîna à l’écart.
— Comment allait-il cet après-midi ? chuchota-t-il.
Inutile de préciser de qui il s’agissait. La comtesse lança un regard circulaire pour s’assurer qu’aucune oreille indiscrète ne traînait.
— Pas bien, Simon. Il est pâle, couvert d’œdèmes et son regard devient de plus en plus vague, ce que je trouve plus effrayant que tout le reste. Le chirurgien veut lui éviter la fatigue de lui installer une prothèse mécanique en attendant que le cœur organique ait atteint la bonne taille. Mais ils ne pourront peut-être pas attendre. Il risque de passer en chirurgie à tout instant.
— Devrais-je le voir ou pas, selon vous ?
— Non. À la seconde où vous passerez cette porte, il voudra travailler. Il en est incapable et il s’en rendra compte. Ce qui sera pour lui mille fois plus éprouvant que d’avoir essayé. (Un silence.) À moins que vous ne passiez en coup de vent pour, disons, lui annoncer une bonne nouvelle ?
Illyan secoua la tête.
— Désolé.
Comme la comtesse ne reprenait pas immédiatement la parole, Mark osa intervenir.
— Je vous croyais sur Komarr, monsieur.
— Je devais revenir pour ça. La soirée d’anniversaire de l’empereur est mon cauchemar de l’année. Une seule bombe pourrait faire disparaître pratiquement tout le gouvernement. Comme vous le savez déjà. J’étais en route quand j’ai appris la… maladie d’Aral. Si ça avait pu faire avancer mon croiseur plus vite, je serais sorti le pousser.
— Alors… que se passe-t-il sur Komarr ? Qui coordonne les recherches ?
— Quelqu’un en qui j’ai toute confiance. Maintenant qu’il semble que nous ne devions trouver qu’un corps…
Illyan jeta un regard à la comtesse et s’interrompit. Elle était grise.
Pour eux, ce n’est plus une priorité. Mark avait soudain du mal à respirer.
— Combien d’agents avez-vous actuellement dans l’Ensemble de Jackson ?
— Autant qu’il m’est possible d’en laisser. Cette nouvelle crise (un geste de la main d’Illyan pour désigner l’absence forcée du comte Vorkosigan) nous soumet à rude épreuve. Avez-vous seulement idée de l’excitation malsaine que l’état du Premier ministre ne provoque rien que chez les Cetagandans, par exemple ?
— Combien ?
Sa voix était trop brutale et trop forte mais, au moins, la comtesse ne lui fit aucun reproche. Elle observait la scène avec un intérêt froid.
— Lord Mark, vous n’êtes pas encore en position de demander ou d’exiger un rapport sur les dispositions les plus confidentielles de la SecImp !
Pas encore ? Jamais, oui.
— Je demande seulement, monsieur. Mais vous ne pouvez prétendre que cette opération ne me concerne pas.
Illyan lui accorda un bref hochement de tête ambigu. Il toucha son oreillette, parut pensif un instant et se tourna vers la comtesse.
— Si vous voulez bien m’excuser, milady.
— Amusez-vous bien.
— Vous aussi.
Sa grimace était aussi ironique que la moue de la comtesse.
Mark se retrouva, au bras de sa cavalière, au sommet d’un vaste escalier qui donnait dans une longue salle de réception garnie d’un côté d’immenses miroirs et de l’autre de fenêtres tout aussi immenses. Un majordome annonça leurs noms et titres d’une voix amplifiée.
La première impression de Mark fut celle d’une nuée de taches sans visage, colorées et menaçantes, comme un jardin de fleurs carnivores. Un arc-en-ciel d’uniformes vors, où dominaient le rouge et le bleu des tenues d’apparat, faisait pâlir les robes splendides des dames. Les gens étaient agglutinés en petits groupes changeants, bavardant à qui mieux mieux. Certains avaient pris place sur des chaises alignées le long des murs, entourés par leur propre petite cour. Des serviteurs se promenaient parmi eux, offrant boissons et victuailles sur des plateaux. Etranges serviteurs. Tous ces jeunes hommes au physique impressionnant arborant la livrée de la résidence impériale appartenaient certainement à la SecImp. Les hommes plus âgés au visage fermé qui portaient l’uniforme des Vorbarra et gardaient chaque sortie étaient les hommes d’armes personnels de l’empereur.
Paranoïaque, Mark eut l’impression que tous les visages se tournaient vers eux et qu’une vague de silence parcourait la foule à leur entrée. En réalité, seuls quelques regards se posèrent sur eux et quelques conversations cessèrent autour d’eux. Ivan Vorpratil et sa mère, lady Alys, se trouvaient là. Celle-ci adressa immédiatement un signe à la comtesse et les rejoignit.
— Cordélia, ma chérie. (Un sourire contrit.) Tu dois me mettre à la page. On n’arrête pas de me poser des questions.
— Oui… je sais ce que c’est, soupira la comtesse.
Lady Vorpratil hocha la tête en grimaçant. Elle se tourna vers Ivan qui mettait un point d’honneur à reprendre sa conversation interrompue par l’arrivée des Vorkosigan.
— Sois gentil avec la fille des Vorsoisson, si l’occasion se présente. C’est la plus jeune sœur de Violetta, tu auras peut-être plus de succès avec elle. Et Cassia Vorgorov est ici. C’est son premier bal de l’empereur. Et tu pourrais au moins consacrer une danse à Irène Vortashpula, plus tard. J’ai promis à sa mère. Vraiment, Ivan, il y a tellement de jeunes filles convenables ici ce soir. Si seulement, tu voulais bien consentir à faire un petit effort…
Bras noués, les deux femmes s’éloignèrent. Un petit signe très ferme de la comtesse Vorkosigan à l’adresse d’Ivan lui signifia qu’il était à nouveau responsable de la garde de Mark. Se souvenant de ce qui s’était passé la fois précédente, celui-ci aurait préféré bénéficier de la formidable protection de la comtesse, particulièrement pour cette soirée mondaine.
— Qu’est-ce que ça voulait dire ? demanda Mark à Ivan.
Un serviteur passa avec un plateau de boissons. Imitant son cousin, Mark s’empara d’un verre. Le contenu se révéla être un vin blanc sec parfumé au citron. C’était assez plaisant.
— La foire aux bestiaux, grommela Ivan. Elle a lieu deux fois par an. C’est aujourd’hui et à la Fête de l’hiver qu’on fait défiler les héritières des grandes maisons vors. On les livre à l’inspection.