Un aspect de cette soirée que Galen n’avait jamais mentionné. Mark avala une bonne gorgée de sa boisson. Il commençait à maudire Galen non pour ce qu’il l’avait forcé à apprendre mais pour tout ce qu’il avait oublié.
— Il n’y a aucune chance pour que je fasse partie des… inspecteurs, hein ?
— À voir les crapauds que certaines de ces filles embrassent, pourquoi pas ? fit Ivan en haussant les épaules.
Merci, Ivan. À côté de ce grand jeune homme en uniforme étincelant, il devait effectivement avoir l’air d’un petit crapaud marron. En tout cas, s’il n’en avait pas l’air, il en avait l’impression.
— Je ne suis pas dans la course, affirma-t-il.
— À ta place, je ne parierais pas. Il n’y a que soixante fils héritiers mais beaucoup plus de filles à placer. Des centaines… Dès qu’on saura ce qui est arrivé à ce pauvre Miles, tout est possible.
— Vous voulez dire… que je n’aurai pas à courir après les femmes ? Que je n’aurai qu’à rester là et qu’elles viendront à moi ?
Plus précisément : à son nom, à sa position et à son argent. Cette idée s’accompagnait d’une joie triste. Mieux valait être aimé pour son rang que ne pas être aimé du tout. Ceux qui prétendaient le contraire étaient des crétins fiers qui ne crevaient pas, comme lui, du fait que jamais une femme ne les touchait.
— En tout cas, ça marchait pour Miles, fit Ivan avec un inexplicable ennui dans la voix. Je n’ai jamais réussi à le convaincre d’en profiter. Bien sûr, il ne supportait pas d’être rejeté. Il fallait qu’il essaie encore et encore. Résultat, il se faisait esquinter un peu plus chaque fois et il s’enfermait dans sa coquille pendant des jours. Les aventures, ce n’était pas son truc. Il avait tendance à se braquer sur une seule femme. D’abord Elena et puis après elle, Quinn. Cela dit je comprends très bien pourquoi il s’est fixé sur Quinn.
Ivan avala d’un trait le reste de son verre et l’échangea contre un plein sur un plateau qui passait.
Miles, se souvint Mark, possédait une autre personnalité. Il était probable que son cousin ne savait pas grand-chose des penchants sexuels de l’amiral Naismith.
— Oh-oh, remarqua Ivan en jetant un regard pardessus le rebord de son verre, voilà une des élues de ma chère mère. Elle vient droit sur nous.
— Je ne comprends pas, fit Mark, perdu, vous cherchez une femme, oui ou non ?
— Ça ne sert à rien d’en chercher une ici. Ici, c’est on regarde mais on ne touche pas. Aucune chance.
Par chance, il était clair qu’Ivan entendait sexe. Comme beaucoup de cultures arriérées qui dépendaient toujours de la reproduction biologique au lieu de la technologie du réplicateur utérin, les Barrayarans séparaient le sexe en deux catégories : la licite, dont le but était de produire une progéniture et, par conséquent, l’illicite qui englobait toutes les autres formes de rapports sexuels. Mark en éprouva un réel soulagement. Cette soirée était-elle une zone protégée ? Le sexe y était-il prohibé ? Pas de tension, pas de terreur ?
La jeune femme repérée par Ivan les rejoignait. Elle portait une longue robe d’un vert pastel. Ses cheveux sombres étaient emberlificotés sur sa tête en nattes et boucles savantes parsemées de vraies fleurs.
— Que lui reprochez-vous, à celle-là ? chuchota Mark.
— Tu plaisantes ? murmura Ivan en réponse. Cassia Vorgorov ? Une crevette avec une tête de jument, plus plate qu’un mur… (Il s’interrompit quand elle fut à portée de voix et s’inclina poliment) Salut, Cass.
Il était presque parvenu à chasser tout ennui de sa voix.
— Bonsoir, lord Ivan, fit-elle, essoufflée.
Des étoiles dans les yeux, elle lui souriait de toutes ses dents. Effectivement, son visage était un peu long et sa silhouette mince mais Mark trouva Ivan bien difficile. Elle avait une peau douce et de jolis yeux. D’accord, toutes les femmes ici présentes avaient de jolis yeux : c’était le maquillage. Sans parler des parfums et du reste. Elle n’avait guère plus de dix-huit ans. Son sourire timide lui donnait envie de pleurer : pourquoi l’adressait-elle si exclusivement et si inutilement à Ivan ? Personne ne m’a jamais regardé comme ça. Ivan, tu es un sale ingrat !
— Vous attendez le bal ? demanda-t-elle à Ivan avec un espoir transparent.
Ivan haussa les épaules.
— Pas particulièrement. Tous les ans, c’est pareil.
Elle se fana sur place. C’était sûrement sa première soirée ici, se dit Mark avec des envies de meurtre à l’égard d’Ivan. Il s’éclaircit la gorge. Le regard de son cousin tomba sur lui et s’éclaira sous le coup d’une inspiration.
— Cassie, ronronna-t-il, tu n’as pas encore rencontré mon nouveau cousin, lord Mark Vorkosigan ?
Elle parut le remarquer pour la première fois. Mark lui adressa un sourire hésitant. Elle le considéra d’un air dubitatif.
— Non… On disait… j’imagine qu’il n’est pas vraiment comme Miles, n’est-ce pas ?
— Non, dit Mark. Je ne suis pas Miles. Comment allez-vous, lady Cassia ?
Retrouvant un peu tard ses bonnes manières, elle répondit :
— Comment allez-vous, heu… lord Mark ?
Un tic nerveux fit trembler les fleurs dans sa chevelure.
— Pourquoi ne feriez-vous pas mieux connaissance, tous les deux ? Si vous voulez bien m’excuser, je dois voir quelqu’un…
Ivan fit un signe à un camarade en uniforme à bonne distance de là et s’esquiva avec la promptitude d’un serpent.
— Vous attendez le bal, n’est-ce pas ? essaya Mark.
Il s’était tellement concentré sur le cérémonial de la taxation, du serment d’allégeance et du dîner, sans parler des trois cents noms tous commençant par « Vor » du Bottin mondain qu’il avait dû apprendre par cœur, qu’il n’avait guère songé au bal.
— Euh… un peu.
Ses yeux abandonnèrent à regret la silhouette d’Ivan qui se fondait avec succès dans la foule pour effleurer Mark et se détourner précipitamment.
Vous venez ici souvent ? Il s’arrêta juste à temps. Que dire ? Vous aimez Barrayar ? Non, pas ça. Joli brouillard que nous avons là dehors. Allez, petite, aides-moi un peu ! Dis quelque chose, n’importe quoi !
— Vous êtes vraiment un clone ?
N’importe quoi mais pas ça.
— Oui.
— Oh… eh bien…
À nouveau, le silence.
— Beaucoup de gens le sont, observa-t-il.
— Pas ici.
— Exact.
— Oh… ah ! (Le soulagement fit fondre ses traits.) Excusez-moi, lord Mark, je vois ma mère qui m’appelle…
Elle lui sacrifia un sourire crispé et se précipita pour rejoindre une douairière vor à l’autre bout de la salle. La femme leur tournait le dos et ne les voyait pas.
Mark soupira. Voilà une belle théorie qui s’écroulait : le rang ne lui conférait aucun sex-appeal. Lady Cassia n’avait aucune envie d’embrasser un crapaud. Si j’étais Ivan, je marcherais sur les mains pour une fille qui me regarde comme ça.
— Tu as l’air pensif, observa la comtesse Vorkosigan.
Il tressaillit.
— Ah, re-bonsoir… Oui. Ivan vient juste de me présenter à cette fille. Pour s’en débarrasser, j’en ai bien peur.
— Oui, je vous observais par-dessus l’épaule d’Alys. Je faisais de mon mieux pour qu’elle vous tourne le dos. Par charité.
— Je… ne comprends pas Ivan. Cette fille me semblait vraiment gentille.
La comtesse Vorkosigan sourit.