— Elles sont toutes gentilles. Le problème n’est pas là.
— Où est-il, alors ?
— Tu ne vois pas ? Il est vrai que tu n’as pas trop l’habitude de ce genre de choses. Alys Vorpratil est une mère sincèrement aimante mais elle ne résiste pas à la tentation d’influencer l’avenir d’Ivan. Et lui est trop bon fils ou trop paresseux pour lui résister ouvertement. Alors, il fait tout ce qu’elle lui demande, sauf la seule chose qu’elle désire par-dessus tout. C’est-à-dire se marier et lui donner des petits-enfants. Personnellement, je pense qu’il fait un mauvais calcul. S’il tient à ne plus l’avoir continuellement sur le dos, des petits-enfants seraient la meilleure diversion possible pour cette pauvre Alys. En attendant, elle est au bord de la crise de larmes à chaque fois qu’il fait une touche.
— Oui, c’est ce que j’ai cru voir, s’autorisa Mark.
— Il mériterait quelques bonnes claques pour ce petit jeu mais je ne suis même pas certaine qu’il en soit conscient. D’ailleurs, c’est aux trois quarts la faute d’Alys.
Mark nota que lady Vorpratil rejoignait son fils. Pour évaluer ses progrès dans cette soirée, sans aucun doute.
— Vous semblez vous-même capable de maintenir une certaine distance, de ne pas vous montrer trop maternelle ou trop possessive, observa-t-il distraitement.
— J’ai… peut-être tort, murmura-t-elle.
Il leva les yeux et se pétrifia intérieurement devant l’expression d’agonie qu’il lut dans son regard. Boucle-la, merde. Mais elle retrouva son habituelle maîtrise de soi avec une telle rapidité qu’il n’osa même pas s’excuser.
— Je ne suis pas toujours aussi distante, fit-elle d’un ton léger en s’attachant à son bras. Viens, laisse-moi te montrer comment on se perpétue, ici, sur Barrayar.
Elle l’entraîna à travers la longue salle.
— Comme tu viens de t’en apercevoir, commença-t-elle gaiement, cette soirée répond à deux besoins. Les besoins politiques des hommes – la célébration annuelle de la caste vor – et les besoins génétiques des femmes. Les hommes s’imaginent être ceux qui comptent vraiment mais c’est une illusion qui ne sert qu’à préserver leur ego. Tout le système vor est fondé sur le jeu des femmes. Les vieillards des conseils gouvernementaux passent leur vie à se disputer pour ou contre tel ou tel projet de recherche militaire sur telle ou telle planète. Pendant ce temps-là, le duplicateur utérin se fraie un chemin ici, trompant leur vigilance. Ils ne se rendent même pas compte que le vrai débat qui va fondamentalement changer le futur de Barrayar se déroule actuellement entre leurs femmes et leurs filles. L’utiliser ou pas ? Il est en tout cas trop tard pour le laisser dehors. Il est déjà dans la place. Les classes moyennes se jettent dessus. Chaque mère qui aime sa fille la presse de s’en servir pour lui éviter les dangers de la grossesse. Elles ne se battent pas contre les vieillards qui ne se rendent compte de rien mais contre certaines de leurs consœurs qui proclament : « Nous avons souffert, donc vous aussi ! » Regarde autour de toi ce soir, Mark. Tu es témoin de ce qui restera comme la dernière génération d’hommes et de femmes de Barrayar à avoir dansé cette danse. Le système vor est en train de changer d’une façon radicale et ils ne s’en rendent pas compte. Dans une demi-génération, ils se demanderont encore ce qui s’est passé.
Mark aurait juré que sa voix calme de maîtresse d’école dissimulait une satisfaction sauvagement vengeresse. Mais son expression restait parfaitement détachée, comme toujours.
Un jeune homme en uniforme de capitaine les rejoignit et les salua tous les deux.
— Le chef du protocole requiert votre présence, milord, murmura-t-il. Par ici, s’il vous plaît.
C’était respectueusement formulé mais il semblait inconcevable de ne pas obéir. Ils le suivirent hors de l’immense salle de réception pour emprunter un escalier de marbre blanc. Un couloir les mena jusqu’à une antichambre où étaient rassemblés une demi-douzaine de comtes ou leurs représentants officiels. Sous une arche dans la pièce principale, Gregor était encerclé par une petite constellation d’hommes pour la plupart en rouge et bleu et trois qui portaient la robe sombre de ministre.
L’empereur était assis sur un simple tabouret.
— Il n’a même pas un trône ou quelque chose dans ce genre ? chuchota Mark à la comtesse.
— C’est un symbole, fît-elle à son tour à voix basse. Et comme la plupart des symboles, c’est un héritage. Il s’agit du tabouret standard d’officier de campagne.
— Ah…
Puis il dut se séparer d’elle tandis que le chef du protocole le guidait vers sa place dans la file. La place des Vorkosigan. Nous y voilà. Il connut un instant de terreur panique en croyant avoir perdu le sac d’or quelque part mais celui-ci était toujours attaché à sa ceinture. Les doigts glissant de sueur, il dénoua la cordelette. Ce n’est rien qu’une cérémonie idiote. Pourquoi suis-je aussi nerveux ?
Se tourner, avancer… il faillit oublier tous ces gestes qu’il avait soigneusement répétés quand une voix anonyme murmura quelque part derrière lui.
— Mon Dieu, les Vorkosigan vont vraiment oser… !
S’arrêter à un pas, saluer, poser le genou gauche en terre… Il tendit le sac de la main droite, la paume correctement ouverte et bafouilla la formule consacrée avec l’impression d’être transformé en passoire, comme si les yeux de ceux qui se trouvaient derrière lui étaient devenus des arcs à plasma. Il osa enfin lever son regard vers l’empereur.
Gregor sourit, prit le sac et prononça à son tour la formule rituelle d’acceptation. Il tendit l’offrande à son ministre des finances à qui il fit signe de s’éloigner.
— Vous voilà donc, après tout… lord Vorkosigan, murmura Gregor.
— Juste lord Mark, pria vivement Mark. Je ne suis pas lord Vorkosigan tant que Miles est… n’est pas… (les mots déchirants de la comtesse lui revinrent en mémoire) mort et pourri. Cette cérémonie ne signifie rien. Le comte et la comtesse désiraient que j’y prenne part. Le moment ne me semblait pas opportun pour les irriter.
Gregor sourit tristement.
— Exact. Et je vous en remercie. Comment vous sentez-vous ?
Gregor était la première personne qui s’inquiétait de lui et non du comte. Mark cligna des paupières. À la vérité, si l’envie lui en prenait, l’empereur pouvait lire les bulletins de santé de son Premier ministre toutes les heures.
— Je crois que ça va, fit-il en haussant les épaules. Si je compare aux autres.
— Hum, fit Gregor, vous n’avez pas encore utilisé cette carte de com. (Devant le regard abasourdi de Mark, il ajouta avec douceur :) Je ne vous l’ai pas donnée pour en faire un souvenir.
— Je… je ne vous ai fait aucune faveur qui me permette d’abuser de votre bonté, sire.
— Votre famille dispose d’un crédit quasi illimité auprès de l’empire. Vous pouvez en user.
— Je n’ai rien demandé.
— Je sais. Voilà qui est honorable mais stupide. Vous pouvez encore trouver votre vraie place ici.
— Je ne veux aucune faveur.
— Souvent, une nouvelle entreprise démarre avec un capital emprunté. On rembourse, plus tard, avec intérêt.
— J’ai déjà essayé ça une fois, fit Mark, amer. J’ai emprunté les Mercenaires Dendariis et j’ai conduit tout le monde à la faillite.
Le sourire de Gregor vacilla. Il jeta un regard derrière Mark, à la file de courtisans qui enflait.
— Hum… nous en reparlerons. J’espère que vous apprécierez votre dîner.
Son salut se fit impérial : l’entrevue était terminée.
Les genoux de Mark craquèrent. Il salua convenablement et se retira. La comtesse l’attendait.