17
En conclusion de la longue et fastidieuse cérémonie d’allégeance, le personnel de la résidence servit un banquet à un millier de personnes réparties dans plusieurs salles selon leurs rangs. Mark se retrouva installé à la propre table de Gregor. Le vin et la nourriture élaborée lui servirent d’excuse pour ne pas entretenir de conversation trop poussée avec ses voisins. Il mâchait et buvait aussi lentement que possible. Ce qui ne l’empêcha nullement de finir le repas avec la sensation d’avoir trop mangé. Pour ne rien arranger, l’alcool lui faisait tourner la tête. Il finit par remarquer que la comtesse, en réponse à chaque toast, se contentait de mouiller ses lèvres dans son verre. Il se mit à copier sa stratégie. Si seulement il s’en était rendu compte plus tôt ! Mais au moins il n’en était pas encore à rouler sous la table et les murs ne tournoyaient pas excessivement.
Ça aurait pu être pire. J’aurais pu faire tout ça en faisant semblant d’être Miles Vorkosigan.
La comtesse le conduisit dans la salle de bal au sol de marqueterie polie. Tout était prêt pour le bal mais personne ne dansait encore. Un véritable orchestre humain, dont tous les membres portaient l’uniforme de l’armée impériale, attendait dans un coin. Pour l’instant, seule une demi-douzaine des musiciens jouait un air lent et mélodieux : une sorte de préliminaire. D’immenses baies vitrées étaient ouvertes sur l’air frais de la nuit. Mark leur trouva immédiatement une utilité pratique : elles lui permettraient plus tard de fuir. Quel soulagement de se retrouver seul dans le noir ! Il commençait à regretter sa cabine à bord du Peregrine.
— Allez-vous danser ? demanda-t-il à la comtesse.
— Une seule fois, ce soir.
Cette réponse reçut une explication peu après quand l’empereur Gregor apparut et, avec son sourire sérieux habituel, conduisit la comtesse Vorkosigan sur le parquet pour ouvrir officiellement le bal. Après le premier refrain, d’autres couples les rejoignirent. Les danses des Vors étaient généralement lentes et très formelles : les couples se disposaient en groupes complexes, chaque partenaire n’évoluant que rarement avec le sien. Les pas étaient bien trop précis pour qu’on les retienne sur-le-champ. Mark trouva cela vaguement allégorique de la façon dont tout se déroulait ici.
Ainsi dépouillé de sa cavalière et protectrice, il chercha refuge dans une pièce annexe où la musique ne constituait plus qu’un fond sonore. Des tables de buffet contre un mur offraient encore mets et boissons. Pendant quelques instants, il envisagea avec envie de s’assommer d’alcool. Plonger dans l’oubli… Oui, c’est ça. Saoule-toi et vomis en public. La comtesse avait bien besoin de ça. Déjà qu’il était à moitié ivre.
Il préféra se poster dans l’embrasure d’une fenêtre. Son air maussade suffisait visiblement à décourager toute tentative d’approche. Bras croisés, il s’adossa au mur dans l’ombre, bien décidé à endurer sa souffrance tout seul. Il pourrait peut-être persuader la comtesse de le ramener à la maison plus tôt, juste après sa danse. Mais, en la surveillant du coin de l’œil, il la vit bavarder avec d’autres invités. Jusqu’à présent, elle avait toujours paru détendue, sociable, pleine d’allant. Il ne l’avait pas entendue prononcer un seul mot qui ne soit pas utile à ses buts. Un tel contrôle de soi chez un être accablé par tant de malheurs avait quelque chose de troublant.
Les traits de Mark s’assombrirent davantage tandis qu’il se mettait à réfléchir à la signification de cette cryochambre vide. La SecImp ne peut pas être partout, avait dit la comtesse. Bon sang… la SecImp était censée tout voir. Voilà pourquoi Illyan portait ce sinistre œil d’Horus sur son col. La réputation de la SecImp n’était-elle que de la propagande ?
Une chose était certaine. Miles n’était pas sorti tout seul de son cercueil réfrigéré. Qu’il soit pourri, désintégré, ou encore congelé, un ou plusieurs témoins se trouvaient quelque part. Il devait bien exister quelque chose : un fil, un indice, une connexion. Quelque chose. Je crois que ça va me tuer si on ne trouve rien. Il devait y avoir quelque chose.
— Lord Mark ?
La voix était légère.
Il abandonna la contemplation aveugle de ses bottes pour se retrouver face à un très joli décolleté bordé de dentelle mauve et blanc. La ligne délicate des clavicules, les seins délicieusement enflés, la peau d’ivoire… tout cela faisait une sorte de sculpture abstraite, une topologie imaginaire et bienfaisante. Il s’imagina réduit à la taille d’un insecte marchant à travers ces douces collines et vallées, pieds nus…
— Lord Mark ? répéta la voix, plus incertaine.
Il leva la tête, espérant que l’ombre dissimulait le rouge qui lui montait aux joues. Luttant contre sa gêne, il eut au moins la courtoisie de la regarder dans les yeux. Je n’y peux rien, c’est ma taille. Désolé. Son visage valait lui aussi le détour : des yeux d’un bleu électrique, des lèvres pleines, ourlées. De courtes boucles d’un blond cendré pour couronner le tout. Comme cela semblait être l’usage pour les jeunes filles, de petites fleurs roses s’y accrochaient, sacrifiant leur petite vie végétale à la brève gloire de cette soirée. Quoi qu’il en soit, ses cheveux étaient trop courts pour les retenir efficacement et plusieurs n’allaient pas tarder à tomber.
— Oui ?
Trop abrupt. Maussade. Il essaya à nouveau, plus encourageant :
— Milady… ?
Elle sourit.
— Oh. Je suis milady Rien-du-tout. Je suis Kareen Koudelka.
Il haussa les sourcils.
— Seriez-vous parente avec le commodore Clément Koudelka ?
Un nom qui était au sommet de la liste des officiers d’état-major d’Aral Vorkosigan. Sur la liste de Galen, il était une des cibles à assassiner en priorité, si l’occasion se présentait.
— C’est mon père, annonça-t-elle fièrement.
— Ah… Il est ici ? s’enquit Mark, nerveux.
Le sourire se dissipa dans un bref soupir.
— Non. Il a dû se rendre au QG ce soir. À la dernière minute.
— Ah.
Bien sûr. Il serait intéressant de compter les hommes qui auraient dû être présents à cette soirée et qui ne l’étaient pas en raison de l’état du Premier ministre. Si Mark était effectivement l’agent ennemi qu’il aurait dû être – dans une autre vie – il aurait ainsi découvert de façon certaine les hommes clés du dispositif mis en place par Aral Vorkosigan. Et sans avoir à consulter le tableau d’avancement.
— Vous ne ressemblez pas vraiment à Miles, dit-elle en l’examinant d’un œil critique. (Il se raidit.) Vos os sont plus lourds. Ça doit faire quelque chose de vous voir tous les deux l’un à côté de l’autre. Il va bientôt revenir ?
Elle ne sait pas, se dit-il avec horreur. Elle ne sait pas que Miles est mort, que je l’ai tué.
— Non, marmonna-t-il avant de céder à une impulsion masochiste : Vous aussi, vous êtes amoureuse de lui ?
— Moi ? (Elle éclata de rire.) Je n’en ai pas eu le temps. J’ai trois sœurs aînées, toutes plus grandes que moi. Elles m’appellent la naine.
Il lui arrivait à peine à l’épaule, ce qui signifiait qu’elle avait une taille moyenne pour une Barrayarane. Ses sœurs devaient être des walkyries. Exactement le genre de Miles. Le parfum de ses fleurs, de sa peau flottait par vagues délicates vers lui.
Un désespoir abominable lui ravagea le ventre, le cœur, la gorge, le crâne. Tout ça aurait pu être à moi. Si je n’avais pas tout foutu en l’air, cet instant aurait pu être le mien. Elle était amicale, ouverte, souriante… parce qu’elle ne savait pas ce qu’il avait fait. Et s’il mentait ? S’il essayait ? Si, contrairement au pire rêve d’alcoolique d’Ivan, il se retrouvait avec cette fille ? Et si elle l’invitait à faire un peu d’escalade, comme Miles… Oui, et si ? Quel divertissant spectacle ce serait pour elle de le voir dans son impotente nudité s’étouffer à mort ! C’était sans espoir, sans recours, sans fin. La simple idée de vivre à nouveau cette douleur et cette humiliation lui trouait le crâne. Ses épaules se voûtèrent.