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— Ô bon Dieu, fichez le camp, gémit-il.

Ses yeux bleus s’écarquillèrent de surprise.

— Pym m’avait bien dit que vous aviez vos humeurs… Bon, tant pis.

Elle haussa les épaules et pivota, relevant le menton.

Deux petites fleurs roses s’échappèrent et rebondirent sur son dos. D’un geste crispé, Mark les attrapa.

— Attendez… !

Elle se retourna.

— Quoi ?

— Vous avez fait tomber vos fleurs.

Il les lui tendit dans ses deux mains en coupe : petits machins roses écrasés. Il tenta de sourire. Il avait l’impression que ses lèvres étaient aussi abîmées que les pétales.

— Oh…

Elle les prit. Des doigts longs, propres et calmes ; les ongles courts n’étaient pas peints : ce n’étaient pas les mains d’une femme oisive. Elle contempla les fleurs comme si elle ne savait pas trop comment les remettre en place. Puis sans autre cérémonie ni trop de précaution, elle finit par se les flanquer sous une mèche au sommet du crâne. Elle allait repartir.

Dis quelque chose ou tu vas tout perdre !

— Vous n’avez pas les cheveux longs, comme les autres ! s’exclama-t-il.

Oh non, elle allait croire qu’il la critiquait…

— Je n’ai pas trop le temps de m’en occuper.

Dans un geste inconscient, ses doigts fouillèrent ses boucles. D’autres fleurs tombèrent.

— Que faites-vous de votre temps ?

— J’étudie. (La vivacité que son impolitesse avait chassée si brutalement rejaillissait.) La comtesse Vorkosigan m’a promis, si je garde mes notes en classe, de m’envoyer à l’école l’an prochain sur la Colonie Beta ! (Ses yeux brillaient d’excitation mais ce n’était pas une lumière éclatée, dispersée : on aurait dit deux scalpels au laser.) Et je peux y arriver. Je leur montrerai. Si Miles fait ce qu’il fait, je peux arriver à ça.

— Que savez-vous des activités de Miles ? s’enquit-il, alarmé.

— Il a réussi à l’Académie Militaire Impériale, non ? (Elle haussa le menton, inspirée.) Tout le monde disait qu’il était trop petit, trop faible, que c’était du gâchis, qu’il mourrait jeune. Et après, quand il a continué à suivre les cours, ils ont dit que c’était grâce à son père. Mais il a été diplômé parmi les majors de sa promotion et je ne crois pas que son père ait quoi que ce soit à voir avec ça.

Satisfaite, elle hocha fermement le menton.

Mais il y a un point sur lequel ils ne se sont pas trompés : il est mort jeune. Visiblement, elle n’avait pas connaissance de la petite armée privée de Miles.

— Quel âge avez-vous ? s’enquit-il.

— Dix-huit ans standard.

— Je, euh… j’ai vingt-deux ans.

— Je sais. (Elle l’observait, toujours intéressée mais plus prudente. Soudain, une lueur de compréhension passa dans son regard. Elle baissa la voix.) Vous vous faites du souci pour le comte Aral, c’est ça, hein ?

Une explication fort charitable à sa grossièreté.

— Le comte est mon père, lâcha-t-il. (C’était une phrase à Miles.) Entre autres choses.

— Vous vous êtes fait des amis, ici ?

— Je… ne sais pas. (Ivan ? Gregor ? Sa mère ? Etaient-ils vraiment des amis, à proprement parler ?) J’ai été trop occupé à me faire des parents. Je n’avais jamais eu de parents avant.

Elle haussa les sourcils.

— Pas un seul ami ?

— Non. (C’était bizarre de s’en rendre compte… et de s’en rendre compte si tard.) Je ne peux pas vraiment dire que ça me manque. J’ai toujours eu des problèmes plus immédiats.

Et ça continue.

— Miles semblait toujours avoir beaucoup d’amis.

— Je ne suis pas Miles, rétorqua Mark, piqué au vif.

Non, ce n’était pas sa faute à elle : il n’était qu’un énorme et tout petit point sensible.

— Ça, je le vois… (Elle s’interrompit tandis qu’un nouveau morceau de musique commençait dans la pièce voisine.) Vous dansez ?

— Je ne connais aucune de vos danses.

— C’est la danse du miroir. Tout le monde sait faire la danse du miroir. Vous n’avez qu’à suivre tout ce que fait votre partenaire.

Il jeta un coup d’œil vers la salle de bal et songea aux grandes baies vitrées qui donnaient sur le parc.

— Peut-être… peut-être, dehors ?

— Pourquoi dehors ? Vous ne me verrez plus.

— Et personne ne me verra moi non plus. (Un soupçon le frappa.) C’est ma mère qui vous a demandé de faire ça ?

— Non…

— Lady Vorpratil ?

— Non ! (Elle éclata de rire.) Pourquoi feraient-elles une chose pareille ? Venez ou le morceau va être terminé !

Elle le prit par la main et l’entraîna avec décision jusqu’au parquet de danse, semant encore quelques fleurs derrière elle. De sa main libre, il attrapa quelques pétales qu’il glissa subrepticement dans la poche de son pantalon. Au secours, je suis en train de me faire kidnapper par une enthousiaste… ! Il avait connu pire. Un sourire sarcastique lui tordit les lèvres.

— Ça ne vous embête pas de danser avec un crapaud ?

— Quoi ?

— Rien… un truc qu’Ivan disait.

— Oh, Ivan. (Elle haussa une blanche épaule dédaigneuse.) Faites comme nous : oubliez-le.

Lady Cassia, vous êtes vengée. L’humeur de Mark s’améliora encore : il ne faisait plus qu’à moitié la tête.

La danse du miroir se déroulait telle qu’elle l’avait décrite, les partenaires se faisant face, se trémoussant et s’agitant au rythme de la musique. Le tempo était plus vif et entraînant que pour les danses de groupe précédentes, attirant des couples plus jeunes sur le parquet.

Se sentant hideusement repérable, Mark imita Kareen, copiant ses gestes environ un demi-temps après elle. Comme elle l’avait prédit, il ne lui fallut guère plus de quinze secondes pour attraper le coup. Il commença à sourire, un peu. Les vieux couples se dandinaient avec gravité et élégance mais certains des jeunes se montraient beaucoup plus créatifs. Un jeune Vor prit avantage d’un échange de mains pour s’enfoncer un doigt dans le nez en agitant les autres vers sa dame. Elle brisa la règle et ne l’imita pas mais il singea à la perfection son air outragé. Mark éclata de rire.

— Vous n’êtes plus pareil quand vous riez, dit Kareen, étonnée.

Pour signifier sa surprise, elle pencha la tête.

Il pencha la sienne à son tour.

— Comment ça ?

— Je ne sais pas. Vous avez l’air… moins lugubre. On aurait dit que vous veniez de perdre votre meilleur ami quand vous étiez caché dans votre coin.

Si tu savais. Elle pirouetta, il pirouetta. Il la gratifia d’une révérence exagérée. Surprise mais contente, elle la lui rendit. La vision était charmante.

— Il faudra que je vous fasse rire encore, décida-t-elle fermement.

Et donc, l’air mortellement sérieux, elle lui raconta trois blagues salaces à la suite. Il éclata de rire pas tant à cause de ce qu’elle racontait mais plutôt d’entendre cette jeune fille convenable énoncer de telles cochonneries. C’était… paradoxal.