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— Où avez-vous appris ça ?

Elle haussa les épaules.

— De mes grandes sœurs, bien sûr.

Quand la musique s’arrêta, il éprouva un réel regret. Cette fois-ci, il prit les commandes, l’entraînant dans une pièce voisine pour prendre quelque chose à boire avant de sortir sur le balcon. Au moment où la danse s’était achevée, il avait eu péniblement conscience du nombre de regards posés sur lui. Et, cette fois-ci, ce n’était pas de la paranoïa. Ils devaient faire un drôle de couple, la belle Kareen et son crapaud Vorkosigan.

Dehors, il ne faisait pas aussi sombre qu’il l’aurait souhaité. En plus des lumières de la résidence qui débordaient des fenêtres, de petits projecteurs colorés disséminés ici et là dans le brouillard nimbaient les jardins d’une douce illumination. Au-delà de la balustrade en pierre, on aurait presque pu se croire dans un bois. Des arbres et de vieux fourrés s’accrochaient à la pente tandis que d’étroites allées pavées zigzaguaient ici et là, parsemées de bancs de granit. La nuit était assez fraîche pour retenir la plupart des gens à l’intérieur. Au grand soulagement de Mark.

Cet endroit était beaucoup trop romantique pour qu’on vienne y gâcher son temps avec lui. Pourquoi suis-je ici ? À quoi servait de provoquer un désir qui ne pouvait être comblé ? À la regarder souffrir. Mais il vint encore plus près d’elle, plus enivré par son odeur que par l’alcool ou la danse. Après l’exercice, sa peau irradiait de chaleur ; elle aurait fait exploser un viseur de sniper comme une torche. Morbide pensée. Le sexe et la mort semblaient beaucoup trop liés quelque part au fond de sa cervelle. Il avait peur. Tout ce que je touche, je le détruis. Je ne la toucherai pas. Posant son verre sur une rambarde, il s’enfonça les mains dans les poches. Sa main gauche se mit à triturer frénétiquement les fleurs qu’il lui avait dérobées.

— Lord Mark, dit-elle après une gorgée de vin, vous êtes pratiquement un galactique. Si vous étiez marié, et sur le point d’avoir des enfants, voudriez-vous que votre femme utilise un réplicateur utérin ?

— Pourquoi ne voudrait-on pas en utiliser un ?

Ce tour subit de la conversation lui fit tourner la tête.

— Eh bien, disons, pour que la femme prouve ainsi son amour pour l’homme.

— Bon Dieu, c’est barbare ! Bien sûr que non. Je pense plutôt que ça prouverait exactement le contraire : qu’elle ne l’aime pas. (Un silence.) C’était une question purement théorique, n’est-ce pas ?

— Plus ou moins.

— Je veux dire, vous ne connaissez personne qui affronte réellement ce problème… vos sœurs ou quelqu’un d’autre ? s’inquiéta-t-il.

Pas vous, j’espère ? Si c’était le cas, il existait un barbare quelque part qui méritait qu’on lui flanque la tête dans un seau d’eau glacée et qu’on l’y maintienne un petit moment… jusqu’à ce qu’il cesse de gigoter, par exemple.

— Oh, mes sœurs ne sont pas encore mariées. Pourtant, ce ne sont pas les offres qui leur manquent. Mais P’pa et M’man préfèrent attendre. C’est une stratégie, ajouta-t-elle sur le ton de la confidence.

— Ah ?

— C’est lady Cordélia qui les y a encouragés après la naissance de leur deuxième fille. Il y a eu une époque, juste après qu’elle eut immigré ici, où la médecine galactique s’est beaucoup répandue. Il y avait cette pilule qui vous permettait de choisir le sexe de votre enfant. Tout le monde s’est mis à vouloir des garçons. Ça ne fait que quelques années que le pourcentage s’est à nouveau équilibré. Mais, mes sœurs et moi, nous sommes nées en plein milieu de la pénurie de filles. De nos jours, si un homme n’accepte pas dans son contrat de mariage de promettre de laisser sa femme utiliser un réplicateur, il aura vraiment du mal à se trouver une épouse. Aucun entremetteur ne voudra lui en chercher une. (Elle gloussa.) Celui de lady Cordélia a même dit à M’man que, si elle menait bien sa barque, chacun de ses petits-enfants naîtrait avec un Vor devant son nom.

Mark cligna des paupières.

— Je vois. Est-ce là l’ambition de vos parents ?

Elle haussa les épaules.

— Pas nécessairement. Mais ce préfixe donne un petit avantage dans la vie.

— Voilà qui est bon à savoir. J’imagine.

Mark contempla son vin mais ne but pas.

Ivan sortit de la maison, les aperçut et leur adressa un petit signe amical avant de poursuivre son chemin. Il n’avait pas de verre mais une bouteille entière qui pendait au bout de son bras. Avant de disparaître dans une des allées en contrebas, il lança un regard angoissé derrière lui. Quelques minutes plus tard. Mark aperçut vaguement le sommet de son crâne qui s’éloignait dans les fourrés.

Il se décida enfin à boire une gorgée de vin.

— Kareen… suis-je possible ?

— Possible pour quoi ?

Elle pencha la tête et sourit.

— Pour… pour les femmes. Je veux dire, regardez-moi. Honnêtement. J’ai vraiment l’air d’un crapaud. Je suis tout tordu et, si je n’y remédie pas très vite, je serai bientôt aussi large que haut. Et, pour couronner le tout, je suis un clone.

Sans parler de son petit problème de souffle. Sa situation ainsi résumée, il aurait été parfaitement logique qu’il se jette la tête la première par-dessus la balustrade. Histoire d’épargner pas mal de souffrances, à lui et aux autres.

— Eh bien, on ne peut pas dire le contraire, fit-elle judicieusement.

Bon sang, ma jolie, tu pourrais dire le contraire, être polie.

— Mais vous êtes le clone de Miles. Vous devez donc aussi posséder son intelligence.

— Parce que la cervelle, ça peut rattraper tout le reste aux yeux d’une femme ?

— Pas pour toutes, je suppose. Seulement pour les moins idiotes.

— Vous n’êtes pas idiote.

— C’est vrai mais ce n’est pas à moi de le dire.

Elle se tortilla une boucle de cheveux autour d’un doigt en souriant.

Et merde, que devait-il entendre par là ?

— Peut-être que je ne possède pas l’intelligence de Miles, fit-il, morne. Peut-être que les ingénieurs généticiens de Jackson m’ont rendu complètement stupide afin de me garder sous leur contrôle. Voilà qui expliquerait pas mal de choses.

Et voilà une nouvelle pensée morbide pénible à avaler.

Kareen gloussa.

— Je ne le pense pas, Mark.

Il lui adressa un sourire morose.

— Pas d’excuses. Pas de quartiers.

— Maintenant, on dirait Miles qui parle.

Une jeune femme apparut sur le balcon. Enveloppée d’un truc en soie bleue, redoutablement blonde et presque aussi grande qu’Ivan, elle agita la main.

— Kareen ! Maman veut nous voir.

— Maintenant, Délia ? fit Kareen qui ne semblait guère ravie.

— Oui.

L’immense et éblouissante blonde détailla Mark avec un intérêt alarmant avant de rentrer dans la demeure, pour obéir à quelque devoir filial.

Kareen soupira, se détacha de la balustrade sur laquelle elle était appuyée, épousseta vaguement un pli de sa robe et sourit en signe d’adieu.

— J’ai été heureuse de vous rencontrer, lord Mark.

— J’ai été moi aussi heureux de vous parler. Et de danser avec vous.

C’était vrai. Il la salua avec une insouciance qu’il était loin d’éprouver. Dès qu’il fut certain qu’elle ne le voyait pas, il s’agenouilla subrepticement pour ramasser de nouvelles fleurs qu’elle avait perdues. Il les cacha dans sa poche avec les autres.

Elle m’a souri. Pas à Miles. Pas à l’amiral Naismith. À moi, à moi, Mark. Voilà comment cela aurait pu être s’il n’avait pas tout foutu en l’air chez Bharaputra.