— Ah… (Il y voyait de mieux en mieux et distinguait à présent les machins brillants sur l’uniforme d’Ivan, le reflet poli de ses bottes, celui vitreux de ses yeux. Et deux traînées humides sur ses joues.) Ivan, tu… (Mark se mordit la langue, ravala pleures ? et le changea en :) vas bien ?
— J’ai décidé, affirma Ivan avec force, de me soûler comme il faut.
— Je vois ça. Pourquoi ?
— Je ne l’ai jamais fait… à l’anniversaire de l’empereur. C’est une sorte de défi traditionnel. Comme de baiser dans les jardins.
— Ça arrive ?
— Parfois. Faut oser.
— Ça doit être passionnant pour la SecImp.
Ivan ricana.
— Ouais…
— Et tu as osé ?
— Pas ce soir.
Mark était à court de questions et Ivan ne semblait guère disposé à l’aider. Pourtant…
— Miles et moi, déclara soudain Ivan, on avait l’habitude de rester ensemble à cette soirée. Ça m’a étonné… de me rendre compte à quel point il me manque, ce petit morpion à la langue de vipère. Il me faisait rire.
Ivan rit. Cela fit un bruit caverneux pas drôle du tout. Il s’arrêta d’un coup.
— Ils t’ont dit qu’ils ont retrouvé la cryochambre vide, n’est-ce pas ? demanda Mark.
Il se rendit compte qu’il s’était mis à le tutoyer naturellement. Ivan ne paraissait pas s’en formaliser.
— Ouais.
— Quand ?
— Il y a deux jours. Depuis, j’y pense sans arrêt. Ce n’est pas bon.
— Non. (Mark hésita. Ivan frissonnait.) Tu veux… rentrer chez toi te coucher ?
En tout cas, c’est ce que je veux.
— Je n’arriverai pas à regrimper là-haut.
— Je peux t’aider.
— Pourquoi pas ?
Cela n’alla pas sans mal mais il parvint à hisser Ivan à travers le jardin. Son cousin s’appuyait sur ses deux épaules. Un ange gardien charitable de la SecImp avait dû passer le mot car ils retrouvèrent au dernier virage la tante d’Ivan. Et non sa mère.
— Il est, euh…
Mark ne trouvait pas le mot juste. Ivan lançait des regards hagards autour de lui.
— Je vois ça, fit la comtesse.
— On pourrait peut-être mettre à sa disposition un de nos hommes pour le ramener chez lui ? (Ivan tituba, les genoux de Mark ployèrent.) Deux, plutôt.
— Oui. (La comtesse toucha un micro décoré sur son corsage.) Pym… ?
On ne tarda pas à les débarrasser d’Ivan. Mark poussa un soupir de soulagement. Soulagement qui se transforma en gratitude quand la comtesse annonça qu’il était grand temps de rentrer pour eux aussi : Quelques minutes plus tard, Pym amenait la voiture des Vorkosigan devant l’entrée. La soirée était terminée.
Sur le chemin du retour – et contrairement à son habitude – la comtesse ne parla guère. Les yeux clos, elle resta enfoncée dans son fauteuil, sans lui poser la moindre question.
Dans le hall pavé en noir et blanc, elle tendit son manteau à une servante et se dirigea vers la bibliothèque.
— Si tu veux bien m’excuser, Mark. Je vais appeler l’HôpImp.
Elle semblait si fatiguée.
— Ils vous auraient sûrement appelée, madame, si un changement quelconque s’était produit.
— Je vais appeler l’HôpImp, répéta-t-elle, les yeux comme des meurtrières. Va te coucher, Mark.
Il ne discuta pas. Péniblement, il escalada l’escalier menant à sa chambre.
Il s’arrêta devant sa porte. Il était très tard. Le couloir était désert. Le silence de la grande maison lui bouchait les oreilles. Sur une impulsion, il fit demi-tour et se dirigea vers la chambre de Miles. Arrivé devant la porte, il s’immobilisa à nouveau. Depuis qu’il était arrivé sur Barrayar, des semaines auparavant, il ne s’y était jamais aventuré. On ne l’y avait pas invité. Il essaya l’antique loquet. La porte n’était pas verrouillée.
Hésitant encore, il entra et régla les lumières d’un ordre vocal. C’était une pièce spacieuse, selon les possibilités de l’architecture archaïque de la demeure. Une pièce contiguë, autrefois réservée à un écuyer, avait été transformée depuis fort longtemps en salle de bains privée. Au premier regard, la chambre semblait très dépouillée, presque nue, nette et propre. Tous les souvenirs d’enfance avaient dû être enfermés dans un grenier quelconque. Les greniers de la résidence Vorkosigan devaient être stupéfiants.
Pourtant, cette chambre gardait la trace de la personnalité de son occupant. Il en fit lentement le tour, les mains dans les poches, tel un visiteur dans un musée.
Assez normalement, les rares souvenirs qui se trouvaient là rappelaient des succès. Le diplôme de Miles de l’Académie Impériale… Sa promotion au poste d’officier… cependant Mark se demanda pourquoi un vieux manuel de météorologie en piteux état avait lui aussi été encadré et placé entre les deux documents précédents. Une boîte remplie de trophées de courses d’obstacles remontant à sa jeunesse laissait penser qu’elle n’allait pas tarder à grimper au grenier. La moitié d’un mur était réservée à une bibliothèque de disquettes et à une holothèque. Des milliers de titres. Combien de ces livres Miles avait-il vraiment lus ? Curieux, il prit le vidéolecteur et essaya trois livres au hasard. Tous portaient au moins quelques notes dans les marges, quelques réflexions de Miles. Mark rangea les trois livres.
Il connaissait déjà personnellement un des objets : une dague à la garde incrustée, léguée à Miles par le vieux général Piotr. Il osa la décrocher pour tester son tranchant et son équilibre. Deux ans plus tôt, Miles la portait toujours sur lui. Depuis quand et pourquoi avait-il décidé de la laisser ici ? Il la replaça avec soin sur son socle dans son fourreau.
Un des objets avait été suspendu au mur dans une intention clairement ironique : une vieille jambière en métal fracassée et une épée vor qu’on avait disposées en croix. Mi-blague, mi-défi. Une mauvaise reproduction photonique d’une page d’un ancien livre était montée dans un cadre d’argent qui avait dû coûter une fortune. Le texte semblait être une de ces élucubrations religieuses datant d’avant les sauts : ça parlait de pèlerins, d’une colline et d’une cité dans les nuages. Mark ne voyait pas ce que ça faisait là. Personne n’avait jamais soupçonné Miles d’être du genre religieux. Pourtant, cet écrit était visiblement important pour lui.
Ces trucs ne sont pas que des trophées, comprit-il soudain. Ce sont aussi des leçons.
Une holoboîte de portfolios était posée sur la table de nuit. Mark s’assit et la fit démarrer. Il s’attendait à voir le visage d’Elli Quinn mais le premier holoportrait qui se matérialisa était celui d’un homme extraordinairement laid portant l’uniforme des hommes d’armes de Vorkosigan : le sergent Bothari, le père d’Elena. Il continua son examen. Le second hologramme était celui de Quinn. Après, venaient Bothari-Jesek, ses parents, bien sûr, son cheval, Ivan, Gregor… et après cela une foule de visages et de formes. Il égrenait les portraits de plus en plus vite et n’en reconnaissait pas le tiers. Au cinquantième, il s’arrêta.
Il se massa les tempes. Ce n’est pas un homme, c’est une foule. Exact. Il resta assis, voûté, le crâne douloureux, le visage dans les mains et les coudes sur les genoux. Non. Je ne suis pas Miles.
La comconsole de Miles était un modèle perfectionné pourvu de toutes les sécurités possibles, en rien moins efficace que celle qui se trouvait dans la bibliothèque du comte. Mark se leva pour l’examiner, se refusant à la toucher. Il fourra les mains dans ses poches et y trouva les fleurs abîmées de Kareen Koudelka.