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Il les sortit et les étala sur sa paume. Dans un spasme de frustration, il les écrasa avec son autre main et les jeta à terre. Moins d’une minute plus tard, il était à genoux et tentait frénétiquement de récupérer le moindre bout de pétale coincé entre les poils du tapis. Je dois être fou. Il s’effondra sur place et se mit à pleurer.

À la différence du pauvre Ivan, personne ne vint l’interrompre, ce dont il fut profondément reconnaissant. Il adressa une excuse mentale à son cousin Vorpratil. Pardon, pardon… Même s’il y avait de fortes chances pour qu’Ivan ne se souvienne plus de son intrusion au matin. Il hoqueta pour retrouver son souffle. Son crâne l’élançait effroyablement.

Dix minutes de trop chez Bharaputra avaient fait toute la différence. Si les Dendariis étaient retournés à leur navette dix minutes plus tôt, avant que les Bharaputrans n’aient pu la faire sauter, tout aurait été différent. Son avenir et celui de plusieurs personnes auraient été différents. Il avait vécu des milliers de fois dix minutes depuis sa production, sans que cela ne change quoi que ce soit. Mais ces dix minutes-là avaient suffi pour faire d’un possible héros une merde permanente. Et il ne pourrait jamais revivre ce moment.

Etait-ce donc cela le don de commander ? Etre capable de reconnaître ces instants critiques, de les extirper du fatras du temps ? Etre capable de tout risquer pour s’emparer de ces minutes dorées ? Miles possédait ce don à un degré extraordinaire. Hommes et femmes le suivaient, déposaient leur confiance à ses pieds, juste pour ça.

Sauf une fois. Une seule fois, Miles n’avait pas surgi au bon moment…

Non. Il avait hurlé en silence pour empêcher ses poumons d’exploser. Le timing de Miles avait été impeccable. C’étaient les autres qui l’avaient ralenti, qui l’avaient englué.

Mark se leva comme s’il escaladait une falaise. Il tituba jusqu’à la salle de bains, se lava le visage et revint s’asseoir devant la comconsole. Le premier niveau de sécurité exigeait son empreinte palmaire. La machine n’apprécia pas particulièrement sa paume : la croissance des os et la graisse sous-cutanée commençaient à distordre les plis de la peau. Mais pas encore complètement. Au quatrième essai, elle accepta ses empreintes et ouvrit ses fichiers pour lui. Le niveau suivant exigeait des codes et des séries de chiffres qu’il ne connaissait pas. Ce qui ne le chagrina pas : il avait déjà accès à ce qu’il désirait : une liaison sûre et brouillée avec la SecImp.

La machine de la SecImp lui répondit immédiatement. Il se retrouva nez à nez avec un opérateur.

— Je suis lord Mark Vorkosigan, annonça-t-il au caporal de service de nuit. Je veux parler à Simon Illyan. Je suppose qu’il se trouve encore à la résidence impériale.

— S’agit-il d’une urgence, milord ?

— C’en est une pour moi, gronda Mark.

Quoi qu’il pensât de cette réponse, le caporal donna suite à sa demande. Mark dut franchir encore le barrage de deux subordonnés avant que le visage fatigué du chef de la SecImp se matérialise devant lui.

Il ravala sa salive.

— Capitaine Illyan.

— Oui, lord Mark, qu’y a-t-il ? fit celui-ci avec lassitude. La nuit a aussi été longue pour la SecImp.

— J’ai eu une intéressante conversation avec un certain capitaine Vorventa, un peu plus tôt dans la soirée.

— Je suis au courant. Vous avez proféré à son égard des menaces transparentes.

Et lui qui s’était imaginé que le serviteur-garde du corps avait été envoyé pour le protéger… Mark déglutit à nouveau. Un peu plus difficilement.

— J’ai donc une question pour vous, monsieur. Le capitaine Vorventa est-il sur la liste des gens censés savoir ce qui est arrivé à Miles ?

Les yeux d’Illyan se plissèrent.

— Non.

— Eh bien, il le sait.

— Voilà qui est… très intéressant.

— Cela vous sert-il à quelque chose ?

Illyan soupira.

— Cela me donne un nouveau problème à résoudre. Trouver où est la fuite chez nous.

— Mais… mieux vaut savoir qu’il y a une fuite, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Puis-je vous demander une faveur en échange ?

— Peut-être. (Illyan semblait extrêmement réticent.) Quel genre de faveur ?

— Je veux participer.

— À quoi ?

— À l’enquête de la SecImp à propos de Miles. Je veux commencer par réexaminer tous les rapports.

C’est un début. Après ça, je ne sais pas. Mais je ne supporte plus d’être abandonné seul dans le noir.

Illyan le considéra avec suspicion.

— Non, dit-il enfin. Il n’est pas question que je vous lâche mes rapports les plus secrets. Bonne nuit, lord Mark.

— Attendez, monsieur ! Vous vous plaigniez de ne pas avoir assez de personnel. Vous ne pouvez refuser un volontaire.

— Parce que vous imaginez pouvoir faire quelque chose que la SecImp n’a pas fait ? aboya Illyan.

— La vérité est, monsieur, que la SecImp n’a rien fait. Vous n’avez pas retrouvé Miles. Je peux difficilement faire moins.

Voilà qui n’était pas formulé de la façon la plus diplomatique. Le résultat fut saisissant. Le visage d’Illyan noircit de fureur.

— Bonne nuit, lord Mark, répéta-t-il entre ses dents avant de couper la communication d’un revers de la main.

Mark resta figé sur la chaise de Miles. La maison était si tranquille qu’il n’entendait guère que son sang qui battait aux oreilles. Il aurait dû faire remarquer sa perspicacité à Illyan, sa présence d’esprit. Vorventa avait révélé ce qu’il savait alors que Mark n’avait en aucune façon révélé qu’il savait que l’autre savait. L’enquête d’Illyan sur cette fuite s’en trouverait avantagée : il bénéficierait de l’effet de surprise. N’est-ce pas déjà quelque chose ? Je ne suis pas aussi stupide que vous le croyez.

Vous n’êtes pas non plus aussi malin que je le croyais, Illyan. Vous n’êtes pas… parfait. Voilà qui était troublant. Il avait toujours cru la SecImp infaillible. C’était même une donnée essentielle. La SecImp infaillible, Miles l’était aussi. Et le comte et la comtesse aussi. Tous infaillibles, tous parfaits, tous immortels. Tous en plastique. La seule véritable souffrance : la sienne.

Il repensa à Ivan, pleurant dans l’obscurité. Au comte, agonisant dans la forêt. La comtesse avait su mieux garder son masque qu’eux tous. Elle y était forcée. Elle avait plus à cacher. Et Miles lui-même, l’homme qui avait créé une autre personnalité pour s’y réfugier…

Le problème, se dit Mark, c’est qu’il avait essayé d’être Miles Vorkosigan complètement. Même Miles n’y arrivait pas. Pas ainsi. Il avait appelé à sa rescousse toute une armée. Plusieurs milliers d’hommes et de femmes. Pas étonnant que je ne sois jamais arrivé à faire jeu égal avec lui.

Lentement, avec curiosité, Mark ouvrit sa tunique pour sortir la carte que Gregor lui avait donnée. Il la posa sur le plateau. Ce n’était qu’un bout de plastique anonyme portant quelques chiffres. Soudain, ce bout de plastique avait une importance considérable.

Tu savais. Tu savais, hein, Gregor, mon salaud. Tu attendais simplement que je m’en rende compte tout seul.

D’un geste heurté, il inséra la carte dans la console.

Pas de machine, cette fois-ci. Un homme en vêtements civils ordinaires lui répondit, sans prendre la peine de s’identifier.

— Oui ?

— Je suis lord Mark Vorkosigan. Je devrais être sur votre liste. Je veux parler à Gregor.