— Tout de suite, milord ? demanda l’homme tandis que sa main dansait vers la gauche hors du champ de vision de l’holocam.
— Oui. Tout de suite, s’il vous plaît.
— Je vous le passe.
Il s’évanouit.
Le plateau resta noir et vide mais le haut-parleur retransmit une sonnerie mélodieuse. Elle retentit un bon moment. Mark commença à paniquer. Et si-puis cela s’arrêta. Un bruit étrange résonna et la voix morne de Gregor suivit :
— Oui ?
Pas de visuel.
— C’est moi. Mark Vorkosigan. Lord Mark.
— Ouais ?
— Vous m’avez dit de vous appeler.
— Oui, mais il est… (une courte pause) cinq heures du matin, Mark ! Merde.
— Oh… Vous dormiez ?
Il se pencha pour se cogner doucement le crâne contre le rebord du plateau. Le timing. Mon timing.
— Seigneur ! J’ai l’impression d’entendre Miles, maugréa l’empereur.
Le plateau s’anima. L’image de Gregor apparut. Il se trouvait dans une espèce de chambre à coucher, à peine éclairée, et ne portait qu’un pantalon de pyjama en soie noire. Il scruta Mark comme pour s’assurer qu’il ne parlait pas à un rêve ou à un fantôme. Mais le bonhomme était trop corpulent pour être autre chose que Mark. L’empereur soupira lourdement puis se redressa.
— Que vous faut-il ?
Voilà qui était merveilleusement succinct. S’il répondait complètement à cette question, cela lui prendrait les six prochaines années.
— Je dois être associé à la SecImp pour rechercher Miles. Illyan ne veut pas de moi. Vous pouvez lui donner l’ordre de m’accepter.
Une minute de silence puis Gregor lâcha un bref éclat de rire, comme un aboiement.
— Lui avez-vous demandé ?
— Oui. À l’instant. Il a refusé.
— Hum, eh bien… c’est son boulot d’être prudent pour moi. De façon que mon jugement reste sans entrave.
— Si votre jugement est sans entrave, sire, laissez-moi participer !
Gregor l’étudia longuement, se frottant le menton.
— Oui… fit-il enfin d’un ton traînant. Voyons… ce qu’il en sortira.
Ses yeux n’étaient plus du tout endormis.
— Pouvez-vous appeler Illyan sur-le-champ, sire ?
— Qu’est-ce que c’est, une exigence trop longtemps refoulée ? Le barrage est en train de céder.
Je déborde comme de l’eau… D’où sortait cette citation ? On aurait dit une citation de la comtesse.
— Il est encore debout. S’il vous plaît. Sire. Et demandez-lui de me rappeler sur cette console pour confirmation. J’attendrai.
Gregor eut un sourire étrange.
— Très bien… Lord Mark.
— Merci, sire. Euh… bonne nuit.
— Bonne matinée.
Gregor coupa la communication.
Mark attendit. Les secondes s’égrenaient, chacune plus lente, plus étirée que la précédente. Il avait déjà une solide gueule de bois mais restait encore vaguement soûl. Le pire moment. L’entre-deux-mondes. Il somnolait déjà quand la comconsole émit enfin sa sonnerie. Il jaillit de son siège, se cogna à la machine et se rassit. Une de ses mains tripota les commandes.
— Oui. Monsieur ?
Le visage taciturne d’Illyan se posa sur le plateau.
— Lord Mark. (Un petit coup de menton très sec.) Si vous venez au quartier général de la SecImp à la première heure demain matin, il vous sera permis de consulter les dossiers évoqués.
— Merci, monsieur, fit Mark, sincère.
— C’est dans deux heures et demie, annonça Illyan avec – Mark en fut certain – un réel et compréhensible sadisme.
Illyan, lui non plus, n’avait pas dormi.
— J’y serai.
Un nouveau coup de menton puis Illyan disparut.
Mark médita sur la grâce de Gregor. Il le savait. Il le savait avant moi. Lord Mark Vorkosigan existait bel et bien. C’était une vraie personne.
18
La nuit se dissipait à peine dans une humidité dorée par la clarté de l’aube. Cette brume d’automne donnait à la cité de Vorbarr Sultana une atmosphère magique. Le Quartier Général de la Sécurité Impériale émergea soudain de cette vapeur d’or. Gigantesque cube sans fenêtre, énorme bloc de béton aux portails et barrières tout aussi énormes, il se dressait comme un rappel à l’ordre, à l’obéissance et à la démence de l’organisation humaine. L’effet était effroyablement réussi.
— Quelle atroce architecture ! dit-il à Pym qui le conduisait dans la voiture du comte.
— Le bâtiment le plus laid de la ville, approuva chaudement l’homme d’arme. Il a été conçu par l’architecte impérial de Yuri le Fou, lord Dono Vorrutyer. Un oncle du dernier vice-amiral. Il a réussi à faire construire cinq édifices majeurs avant qu’on ne l’arrête à la mort de Yuri. Si vous voyiez le Stadium. Il est presque aussi laid que celui-là et on n’a pas les moyens de le démolir. Faut qu’on fasse avec, soixante ans après.
— On dirait ce genre d’endroit avec des donjons dans les sous-sols. Peint en vert réglementaire et dirigé par des médecins fous.
— C’est arrivé, fit Pym avant de négocier avec quelques gardes leur entrée dans l’enceinte.
La voiture ralentit devant un gigantesque escalier.
— Pym… ces marches sont trop grandes, non ?
L’autre sourit.
— Oui. Vous attraperiez des crampes si vous essayiez de grimper là-haut. (Il s’arrêta un peu plus loin et ouvrit la bulle pour laisser Mark descendre.) Mais si vous faites le tour là-bas par la gauche, vous trouverez une petite porte avec un tube ascensionnel. C’est par là que tout le monde entre.
— Merci. (Mark s’extirpa de la voiture.) Qu’est-il arrivé à lord Dono après le règne de Yuri le Fou ? La Ligue de Défense de l’Architecture l’a pendu par les pieds ?
— Non, il s’est retiré à la campagne où il a vécu aux crochets de sa fille et de son gendre avant de mourir fou à lier. Il a construit sur leur propriété une série de tours bizarres qu’ils font visiter maintenant en échange d’un droit d’entrée.
Pym le salua, fit redescendre la bulle et démarra.
Mark se dirigea vers la porte indiquée. Voilà, il était arrivé… à l’heure, c’était certain, et en pleine forme, ce qui l’était moins. Il avait pris une longue douche, enfilé de confortables vêtements sombres et s’était bourré d’analgésiques, vitamines et autres remèdes contre la gueule de bois en quantité suffisante pour se sentir artificiellement normal. Plus artificiel que normal mais il était bien décidé à ne pas se laisser décourager par Illyan.
Il se présenta au planton de la SecImp.
— Je suis lord Mark Vorkosigan. Je suis attendu.
— C’est beaucoup dire, grogna une voix dans le tube ascensionnel.
Illyan lui-même apparut. Les gardes se figèrent. Leur chef leur permit de se mettre au repos d’un signe assez vague. Lui aussi s’était changé et portait à présent son uniforme vert réglementaire. Mark n’avait pas été le seul à se goinfrer de pilules au petit déjeuner.
— Merci, sergent. Je m’en occupe.
— Quel bâtiment déprimant ! commenta Mark en s’élevant dans le tube aux côtés du chef de la SecImp.
— Oui, soupira Illyan. J’ai visité un jour le Bureau Fédéral d’Investigation sur Escobar. Quarante-cinq étages, rien que du verre… Je n’ai jamais été aussi près d’émigrer. Dono Vorrutyer aurait dû être étranglé à la naissance. Mais… tout ça est à moi maintenant.
Illyan engloba tout le bâtiment d’un regard possessif et dubitatif.
Il le conduisit dans les entrailles de la maison. Les entrailles de la SecImp. L’écho de leurs pas résonnait dans un couloir nu donnant sur de petites pièces cubiques. Jetant au passage un coup d’œil par les portes ouvertes, Mark aperçut des hommes en vert postés devant des consoles ultra-perfectionnées. Sur les plateaux s’élevaient d’improbables sculptures de lumière toujours changeante. On aurait dit une école d’art ou la section de jeux d’un asile de fous. Un gros distributeur de café montait la garde au bout du couloir. Il se dit que ce n’était pas un hasard si Illyan l’installait dans la cabine numéro Treize.