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Les lèvres d’Illyan disparurent.

De la diplomatie, se dit Mark. De la diplomatie, s’il voulait obtenir ce dont il avait besoin.

— J’admets que vos ressources ne soient pas infinies, monsieur. Alors, il faut les concentrer. Toutes celles dont vous disposez sur l’Ensemble de Jackson.

L’expression sardonique d’Illyan était une réponse éloquente. L’homme dirigeait la SecImp depuis près de trente ans. Il allait falloir un peu plus que de la diplomatie pour qu’il accepte de se voir dicter son travail par Mark.

Celui-ci essaya une autre ouverture.

— Qu’avez-vous appris sur le capitaine Vorventa ?

— Ça a été rapide et pas trop sinistre. Son jeune frère était l’adjudant de mon superviseur des Opérations Galactiques. Vous comprenez : ces hommes ne sont pas déloyaux.

— Alors… qu’avez-vous fait ?

— À l’encontre du capitaine Edwin, rien. Il est trop tard. Miles sert déjà de sujet de ragots et de commérages chez tous les Vors. Le mal est fait. Le jeune Vorventa a été transféré et déclassé. Ce qui me laisse avec un gros trou dans mon état-major. Il faisait bien son boulot.

Illyan ne débordait pas de reconnaissance.

— Oh… (Un silence.) Vorventa pensait que j’étais pour quelque chose dans la maladie du comte. Cela aussi fait partie des ragots ?

— Oui.

Mark grimaça.

— Ah… au moins, vous savez que ce n’est pas vrai, soupira-t-il.

Le silence lui répondit. Il leva les yeux vers le visage de pierre d’Illyan et éprouva un début de nausée.

— N’est-ce pas, monsieur ? insista-t-il.

— Peut-être que oui. Et peut-être que non.

— Comment ça, peut-être que non ? Vous avez vu les rapports médicaux !

— Hon-hon. Le malaise cardiaque semble effectivement d’origine naturelle. Mais il aurait très bien pu être provoqué chirurgicalement. Les dommages subséquents dans le cœur auraient masqué toute trace d’intervention.

Révolté et découragé, Mark frémit.

— Un sacré boulot, s’étrangla-t-il. Qui exige beaucoup de précision. Comment aurais-je fait pour que le comte se tienne tranquille et ne remarque rien pendant que je l’opérais ?

— C’est ce que j’ignore, reconnut Illyan.

— Et qu’aurais-je fait de l’équipement ? Il m’aurait aussi fallu un scanner médical. Ça représente bien deux ou trois kilos de matériel.

— Enterré dans les bois ou quelque part.

— L’avez-vous trouvé ?

— Non.

— L’avez-vous cherché ?

— Oui.

Mark se massa le visage. Ses mâchoires se contractaient spasmodiquement.

— Si je comprends bien, vous avez expédié une petite armée fouiller et refouiller plusieurs kilomètres carrés de forêt à la recherche de quelque chose qui n’existe pas mais vous n’avez plus d’hommes à envoyer sur l’Ensemble de Jackson pour retrouver Miles qui, lui, se trouve bien là-bas. Je vois.

Non ! Il devait garder son sang-froid sinon il risquait de tout perdre. Il avait envie de hurler à la mort, d’enfoncer la tête d’Illyan dans le mur.

— Un agent galactique est un spécialiste hautement entraîné, répliqua Illyan avec raideur. Fouiller une zone pour retrouver un équipement connu peut être effectué par des soldats de base. Ceux-là ne manquent pas.

— Oui, je regrette.

C’était lui qui s’excusait ? Tes buts. Souviens-toi de tes buts. Il pensa à la comtesse et se força à respirer profondément pour se calmer. Il dut respirer un bon moment.

— Il ne s’agit pas d’une conviction, dit alors Illyan qui l’observait. Mais plutôt d’un doute.

— Merci bien, grommela Mark.

Il resta silencieux une bonne minute, essayant de rassembler ses pensées, ses meilleurs arguments.

— Ecoutez, reprit-il enfin. Vous gâchez vos moyens et l’un de ces moyens, c’est moi. Renvoyez-moi sur l’Ensemble de Jackson. J’en sais plus sur cet endroit que n’importe lequel de vos agents. J’ai reçu un entraînement moi aussi. Celui d’un assassin mais quand même… Il m’a permis d’échapper à vos espions trois ou quatre fois sur Terre ! Il m’a même permis de me retrouver ici. Je connais l’Ensemble de Jackson : j’y ai grandi. Il est là, en moi, jusqu’au fond de mes tripes. Et vous n’aurez même pas à me payer pour ça !

Il attendit, retenant son souffle, terrifié par son courage. Retourner là-bas ? Une giclée de sang aspergea sa mémoire. Donner aux Bharaputrans une chance de corriger leur tir ?

Illyan restait toujours aussi impassible.

— Votre liste de succès en opération n’est pas très impressionnante, lord Mark.

— Bon, je ne suis pas un brillant commandant sur le terrain. Je ne suis pas Miles. C’est une chose que nous savons tous, maintenant. Combien de vos autres agents le sont ?

— Si vous êtes aussi… incompétent qu’il le paraît, vous envoyer là-bas ne serait qu’un gâchis de plus. Mais imaginons que vous êtes plus retors que même moi je l’imagine… toute cette agitation que vous avez déployée ici serait un écran de fumée. (Illyan savait lui aussi user d’insultes voilées. Avec la précision d’un stylet : juste entre les côtes.) Et imaginons que vous récupériez Miles avant nous. Que se passe-t-il alors ?

— Que voulez-vous dire ?

— Vous pourriez nous renvoyer un cadavre – comment dire ? – chambré, bon uniquement à être enterré. Au lieu d’un corps cryogénisé qui nous laisserait quelque espoir. Comment savoir si vous l’avez effectivement retrouvé ainsi ? Et vous hériteriez de son nom, son rang, sa fortune, son avenir. Quelle tentation, Mark, pour un homme sans identité ! Quelle incroyable tentation !

Mark s’enfouit le visage dans ses mains. Il avait l’impression qu’on le clouait dans son fauteuil, très lentement, très méthodiquement.

— Ecoutez, dit-il entre ses doigts. Soit je suis l’homme qui, selon vous, a réussi à assassiner à moitié Aral Vorkosigan et qui est assez fort pour l’avoir fait sans laisser de traces… ou je ne le suis pas. Vous pouvez prétendre que je ne suis pas assez compétent pour m’expédier là-bas. Ou alors que je ne suis pas assez digne de confiance. Mais vous ne pouvez utiliser les deux arguments en même temps. Choisissez-en un !

Les yeux d’Illyan étaient comme des pierres.

— J’attends une confirmation.

— Je jure, murmura Mark, que l’excès de méfiance nous rend encore plus idiots que l’excès de confiance. (Dans son cas, voilà qui avait été plus que confirmé.) Alors, passez-moi au thiopenta.

Illyan haussa les sourcils.

— Hein ?

— Passez-moi au thiopenta. Vous ne l’avez jamais fait. Soulagez votre méfiance.

Selon tous les rapports, les interrogatoires au thiopenta pouvaient se révéler des expériences excessivement humiliantes. Et alors ? Il n’en était plus à une humiliation près ? Sa vie n’était qu’une immense humiliation.

— J’en ai le désir depuis très longtemps, lord Mark, admit Illyan, mais votre… progéniteur développe une réaction très allergique au thiopenta. Il est probable qu’il en aille de même pour vous. En fait, il ne s’agit pas d’une allergie ordinaire. Chez lui, cela provoque une hyperactivité, un bavardage accéléré mais, hélas, pas une tendance très marquée à dire la vérité. Cela ne sert donc à rien.

— Chez Miles. (Mark se raccrochait au moindre espoir.) Vous présumez mais vous n’en savez rien ! Mon métabolisme est différent de celui de Miles. Nous le savons tous. Ne pourriez-vous au moins vérifier ?

— Oui, fit lentement Illyan, ça je le peux. (Il abandonna son mur et ouvrit la porte.) Continuez. Je reviens tout de suite.