— Il a de bonnes raisons pour ça, dit la comtesse. Et pas seulement des raisons historiques, j’en ai peur. Il a dû soigneusement éviter de te faire part de tout ce qui n’avait pas un rapport avec Miles. Dire que la SecImp et son chef viennent de passer un mauvais mois serait un euphémisme. (Elle hésita très longuement.) Mark… tu es, après tout, le clone-jumeau de Miles. Aussi proche de lui qu’un être humain peut l’être. Ta conviction à propos de l’endroit où il se trouve a quelque chose de passionné. On dirait que tu sais. Tu crois que… tu sais vraiment ? À un niveau quelconque ?
— Vous voulez dire… comme un lien psychique ?
Quelle affreuse idée !
Elle hocha la tête. Ses joues se coloraient. Bothari-Jesek semblait horrifiée et adressa à Mark un regard étrangement suppliant. Ne t’avise pas de te foutre d’elle, espèce de… !
Elle est désespérée à ce point !
— Je suis désolé. Je n’ai aucun talent psychique. Je suis seulement psychotique.
Bothari-Jesek se détendit. Il avait l’impression de dégouliner sur place… jusqu’à ce qu’une nouvelle idée lui vienne :
— Mais, reprit-il, on n’aurait peut-être pas tort de le faire croire à Illyan.
La comtesse sourit tristement.
— Illyan est trop rationaliste. S’il voyait Dieu, il lui demanderait ses papiers d’identité.
— Je suis passionné parce que je suis frustré, madame. Personne ne me laisse rien faire.
— Et que voudrais-tu faire ?
Décamper au plus vite sur la Colonie Beta. La comtesse l’y aiderait probablement.
… Non. Je ne fuirai plus jamais.
Il avala une bonne gorgée d’air pour remplacer le courage qui lui manquait.
— Je veux retourner sur l’Ensemble de Jackson le chercher. Je ne ferais pas plus mal que les agents d’Illyan. Je sais que je peux faire quelque chose. Je le sais ! J’ai essayé de le convaincre, ça n’a pas marché. S’il le pouvait, il m’enfermerait dans une cellule de haute sécurité.
— Il y a des jours comme ça où le pauvre Simon vendrait son âme pour que le monde reste tranquille juste une seconde, fit la comtesse. À force de faire attention à tout, il est en train de se disloquer. J’éprouve une réelle compassion pour lui.
— Moi pas. Je ne lui demanderai plus rien, même pas l’heure. D’ailleurs, il ne me la donnerait pas. (Mark se fit pensif. Il songeait à ses éventuels alliés.) Quant à Gregor, il me ferait comprendre de façon détournée où regarder pour trouver un chrono. Vous… (sa métaphore se développait malgré lui) vous me donneriez une pendule.
— Si j’en avais une, fils, je te donnerais une usine de pendules, soupira la comtesse.
Mark mâcha, déglutit, s’arrêta, leva les yeux.
— Vraiment ?
— Vr… commença-t-elle, affirmative, avant de se reprendre prudemment. Vraiment quoi ?
— Lord Mark est-il un homme libre ? Je veux dire, je n’ai commis aucun crime dans l’empire barrayaran, n’est-ce pas ? Il n’existe pas de loi contre la stupidité. Je ne suis pas aux arrêts.
— Non…
— Je pourrais aller sur l’Ensemble de Jackson par moi-même ! J’emmerde Illyan et ses agents. Si… (sa voix baissa d’une octave, il acheva d’un ton piteux)… si j’avais le prix du billet.
Toute sa fortune actuelle se montait à dix-sept marks impériaux : la monnaie du billet de vingt-cinq qu’elle lui avait donné pour argent de poche au début de la semaine. Cette fabuleuse richesse était empilée dans la poche de son pantalon.
Pâlissant à vue d’œil, la comtesse repoussa son assiette.
— À propos de stupidité, ça ne me parait pas une idée très prudente.
— Bharaputra a probablement lancé un contrat contre vous, après ce que vous lui avez fait, intervint Bothari-Jesek.
— Pas contre moi… contre l’amiral Naismith, argumenta Mark. Et je ne mettrais pas les pieds sur son domaine. (Il était parfaitement d’accord avec la comtesse. Il sentait soudain un point brûlant sur son front… à l’endroit où s’était posé le doigt du baron. Il fixa la comtesse avec détresse.) Madame…
— Sérieusement… tu voudrais que je paye pour que tu risques ta vie ?
— Non… pour que je la sauve ! Je ne peux plus… (il eut un geste impuissant pour désigner la résidence Vorkosigan et toute sa situation présente)… continuer ainsi. Je marche à côté de mes bottes ici. Tout va de travers.
— Tu marcheras dans tes bottes… bientôt. Maintenant, c’est juste un peu trop tôt, dit-elle, sincère. Tout cela est trop nouveau pour toi.
— Je dois retourner là-bas. Je dois essayer de réparer ce que j’ai cassé. Si je le peux.
— Et si tu ne le peux pas ? demanda froidement Bothari-Jesek. Que feras-tu ? Détaler avec une bonne avance ?
Cette femme lisait-elle dans ses pensées ? Les épaules de Mark s’affaissèrent sous le poids de son mépris. Et de ses propres doutes.
— Je ne… fit-il dans un souffle.
Sais pas. Il était incapable de finir sa phrase à haute voix.
Les longs doigts de la comtesse se nouèrent.
— Je ne doute pas de ton cœur, dit-elle en le fixant droit dans les yeux.
Merde, elle pouvait briser ce cœur plus facilement avec sa confiance qu’Illyan avec tous ses soupçons. Il se blottit dans son siège tandis qu’elle poursuivait :
— Mais… tu es ma deuxième chance. Mon nouvel espoir… que je n’attendais plus. Je n’avais jamais espéré avoir un deuxième enfant sur Barrayar. Et maintenant que l’Ensemble de Jackson a dévoré Miles, tu veux retourner là-bas ? Toi aussi ?
— Madame, fit-il au désespoir. Mère… je ne peux pas être votre prix de consolation.
Elle croisa les bras. Ses yeux étaient aussi gris qu’une mer d’hiver.
— Vous, plus que tout autre, plaida Mark, devriez comprendre qu’on n’a pas le droit de laisser passer une seconde chance.
Elle repoussa sa chaise et se leva.
— Je… dois y réfléchir.
Elle quitta la véranda. Mark constata avec détresse qu’elle n’avait pratiquement pas touché à son repas.
Bothari-Jesek fit la même constatation.
— Bien joué, gronda-t-elle.
Je regrette, je regrette…
Elle se leva à son tour pour rejoindre la comtesse.
Mark ne bougea pas, abandonné et seul. Puis, dans un état de totale hébétude, il se força à manger jusqu’à en être malade. Il tituba ensuite jusqu’au tube de montée pour gagner sa chambre. S’effondrant sur le lit, il attendit le sommeil. Qui ne vint pas.
Son crâne et son estomac distendu se livraient un combat féroce : qui de sa migraine ou de son mal de ventre allait l’emporter. Cela dura une éternité. Ses douleurs commençaient à peine à s’atténuer quand on frappa à sa porte. Il roula sur lui-même avec un gémissement étouffé.
— Qui est là ?
— Elena.
Il alluma la lumière, s’assit dans le lit contre le cadre sculpté et se coinça un oreiller sous les reins. Il ne voulait pas parler à Bothari-Jesek, ni à aucun être humain. Il reboutonna sa chemise tant bien que mal.
— Entrez, marmonna-t-il.
Elle le fit avec précaution, sérieuse et pâle.
— Salut. Vous vous sentez bien ?
— Non, admit-il.
— Je suis venue m’excuser, dit-elle.
— Vous ? Vous excuser ? Pourquoi ?
— La comtesse m’a raconté… certaines choses qui vous sont arrivées. Je suis navrée. Je ne comprenais pas.
Il avait à nouveau été disséqué, in absentia. L’air horrifié avec lequel elle le contemplait était éloquent, comme si son ventre enflé était ouvert et son contenu étalé sur le lit.