— Ah… Qu’est-ce qu’elle a encore raconté ?
Péniblement, il essaya de redresser les épaules.
— Miles l’évoquait parfois mais je n’avais pas compris à quel point ça avait été moche. La comtesse m’a donné les faits précis. Ce que Galen vous avait fait. Le viol à la vibro-matraque et les, euh… troubles nutritionnels. Et les autres… (Elle évitait de regarder son corps, s’appliquant à le dévisager. Oui, elle en savait beaucoup maintenant. Beaucoup trop. Elles avaient parlé plus de deux heures.) Et tout cela était délibérément calculé. C’est bien ça le plus diabolique.
— Je ne suis pas certain que l’incident à la vibro-matraque ait été calculé, dit Mark avec prudence. J’ai l’impression que Galen avait perdu la tête. Que ses fusibles avaient sauté. Il ne jouait pas la comédie. Ou alors, peut-être qu’au début c’était calculé mais ça a fini par échapper à son contrôle. (Soudain, il explosa :) Bon Dieu ! (Bothari-Jesek fit une sorte de saut de carpe.) Elle n’avait pas le droit de parler de ça avec vous ! Ou avec n’importe qui ! Je suis quoi, moi ? Le dernier spectacle à la mode ?
Bothari-Jesek ouvrit les mains.
— Non, non. Vous devez comprendre. Je lui ai parlé de Maree, cette petite clone blonde avec qui nous vous avons trouvé. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Je vous ai accusé.
Il se pétrifia de honte. Une nouvelle idée l’accabla.
— Je croyais que vous lui aviez déjà tout dit.
Tout ce qu’il avait déjà construit avec la comtesse, l’avait-il été sur des fondations pourries ? Tout cela allait-il s’effondrer ce soir ?
— Elle voulait tellement que vous soyez son fils que je n’avais pas pu m’y résoudre. Mais, tout à l’heure, j’étais trop en colère contre vous et j’ai tout lâché.
— Et alors ?
Encore ébahie, Bothari-Jesek secoua la tête.
— Elle est si Betane. Si étrange. Mentalement, elle n’est jamais là où vous l’attendez. Elle n’a pas été surprise le moins du monde. Et après, elle m’a tout expliqué… j’avais l’impression que ma cervelle était retournée dans tous les sens et qu’on était en train de la laver et l’essorer.
Il faillit éclater de rire.
— Oui, ça ressemble bien à une conversation typique avec la comtesse.
Sa terreur étouffante commençait à reculer. Elle ne me méprise pas… ?
— J’avais tort à votre sujet, insista Bothari-Jesek avec vigueur.
Exaspéré, il écarta les bras.
— C’est agréable de savoir que j’ai un tel avocat mais vous ne vous trompiez pas. Il se passait exactement ce que vous croyiez. Je l’aurais fait si j’en avais été capable, fit-il avec amertume. Ce n’est pas ma vertu qui m’a arrêté mais mon conditionnement.
— Oh, je ne parlais pas des faits. En réalité, je projetais beaucoup de ma colère dans la façon que j’avais de vous voir. Je ne me rendais pas compte à quel point vous étiez le fruit d’une torture systématique. Et à quel point vous aviez incroyablement résisté. À votre place, je serais devenue catatonique.
— Ce n’était pas si moche que ça tout le temps, fit-il, mal à l’aise.
— Mais vous devez comprendre, répéta-t-elle avec obstination, ce qui n’allait pas chez moi. Avec mon père.
— Hein ? (Il avait l’impression qu’on venait de lui tourner le cou à cent quatre-vingts degrés.) Je ne vois pas ce que votre père vient faire là-dedans.
Elle arpenta la chambre. Visiblement, elle avait quelque chose en tête. Quand elle reprit la parole, ça sortit d’un coup :
— Mon père a violé ma mère. Voilà comment je suis née, quand Barrayar a envahi Escobar. Je le sais depuis plusieurs années. Ça m’a rendue allergique à ce sujet. Je ne peux pas le supporter. (Elle serra les poings.) Pourtant c’est en moi. Voilà pourquoi j’ai eu tant de mal à vous comprendre. C’est comme si depuis les dix dernières semaines, je vous voyais à travers un brouillard. La comtesse a dissipé le brouillard. Le comte m’a aidée aussi, plus que je ne saurais le dire.
— Ah…
Que pouvait-il dire ? Ainsi, elles n’avaient pas seulement parlé de lui au cours de ces deux heures. Elle aussi avait, visiblement, un drôle de passé mais il n’était pas certain d’avoir envie de lui demander d’en parler. Pour une fois, ce n’était pas à lui de s’excuser.
— Je… ne regrette pas, dit-il, que vous existiez. Quelle que soit la manière dont vous avez été conçue.
Elle sourit, avec un brin de malice.
— En fait, moi non plus.
Il éprouvait une sensation très étrange. Sa fureur devant la violation de sa vie privée était remplacée par une insouciance qui le stupéfiait. Un soulagement immense d’être enfin débarrassé de ses secrets. Sa terreur diminuait.
Il sauta du lit, attrapa Elena par la main, la conduisit jusqu’à une chaise en bois près de la fenêtre sur laquelle il monta pour l’embrasser.
— Merci !
Elle parut un peu ébahie.
— De quoi ? s’enquit-elle au bord du rire.
Fermement, elle reprit possession de sa main.
— D’exister. De me laisser vivre. Je ne sais pas.
Il sourit, exalté, puis la tête lui tourna. Il redescendit de la chaise avec précaution et s’assit.
Elle le contempla en se mordant les lèvres.
— Pourquoi vous infligez-vous ça ?
Inutile de faire semblant de ne pas comprendre à quoi elle faisait allusion. Les manifestations physiques de sa boulimie étaient assez évidentes. Il se sentait monstrueux. Son visage était couvert d’une sueur poisseuse.
— Je ne sais pas. J’ai une définition pour la folie. En général, c’est juste un pauvre type qui se débat avec sa souffrance en employant une stratégie qui gêne les gens autour de lui.
— Ce qui ne fait qu’augmenter sa souffrance, n’est-ce pas ? demanda-t-elle plaintivement.
Il sourit à moitié, les mains sur les genoux, les yeux plantés dans le sol.
— La souffrance possède un étrange pouvoir de fascination. Elle détourne votre esprit du vrai problème. Par exemple, quand on a mal aux dents, on a du mal à se concentrer sur le reste. Vous comprenez ?
Elle secoua la tête.
— Je préfère ne pas comprendre, merci.
Il soupira.
— Galen cherchait seulement à bousiller ma relation avec mon père mais il est parvenu à bousiller mes relations avec tout le monde. Il savait qu’il ne pourrait plus me contrôler une fois qu’il m’aurait lâché seul sur Barrayar. Il devait donc me donner des motivations très profondes. (Il poursuivit d’une voix plus sourde.) Ça lui est revenu au visage. Parce que, d’une certaine manière, Galen était mon père lui aussi. Mon père adoptif. Le premier que j’aie jamais eu. J’étais tellement affamé d’identité quand les Komarrans sont venus me chercher sur l’Ensemble de Jackson. Je devais être comme ces bébés oiseaux qui viennent se blottir sous des statuettes parce que c’est la première chose qu’ils voient qui ressemble à un parent oiseau.
— Vous possédez un surprenant talent pour l’analyse sous toutes ses formes, remarqua-t-elle. Je l’avais déjà remarqué sur l’Ensemble de Jackson.
Il cligna des paupières.
— Moi ? Certainement pas !
Un talent ? Et puis quoi encore… jusqu’à présent, il n’avait obtenu aucun résultat, sinon des catastrophes. Mais, malgré toutes ses frustrations, il avait réellement éprouvé une sorte de joie dans sa petite cabine de la SecImp cette semaine. La sérénité d’une cellule de moine mêlée au défi d’absorber un univers de données… Bizarrement, cela lui rappelait les instants paisibles des programmes d’éducation virtuelle, dans son enfance dans la crèche des clones. À l’époque où personne ne lui faisait aucun mal.