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— C’est ce que pense la comtesse, elle aussi. Elle veut vous voir.

— Quoi ? Maintenant ?

— Elle m’a envoyée vous chercher. Mais, d’abord, je voulais vous dire ce que j’avais à vous dire. Avant qu’il ne soit trop tard, que l’occasion ne passe. Ou que je n’en ai plus le courage.

— D’accord. Laissez-moi deux secondes.

Fort heureusement, on ne leur avait pas servi de vin au dîner. Il battit en retraite dans sa salle de bains et s’aspergea le visage de l’eau la plus froide qu’il pût obtenir. Il avala deux comprimés antidouleur et se peigna. Après avoir enfilé une veste de sport, il suivit Bothari-Jesek.

Elle l’emmena dans le bureau de la comtesse, une pièce austère et calme dominant le jardin située à côté de sa chambre à coucher. Mark jeta un coup d’œil à la chambre en passant. Derrière une voûte, l’obscurité l’habitait. L’absence du comte était palpable.

La comtesse était assise à sa console, pas un modèle de sécurité comme ceux du gouvernement, mais une machine commerciale très sophistiquée. Des coquillages en forme de fleurs ou des fleurs en forme de coquillage étaient incrustés dans le bois noir qui encadrait l’holoécran. Pour l’instant, on y voyait le visage d’un homme hagard. La comtesse l’apostrophait rudement.

— Eh bien, prenez les dispositions alors ! Oui, ce soir, tout de suite. Et rappelez-moi. Merci.

Elle coupa la communication et fit face à Mark et à Bothari-Jesek.

— Vous preniez un billet pour l’Ensemble de Jackson ? demanda-t-il d’une toute petite voix, espérant encore malgré tout.

— Non.

— Ah.

Bien sûr que non. Comment pourrait-elle le laisser partir ? Il était fou. C’était insensé d’imaginer…

— Je te cherchais un navire. Si tu vas là-bas, tu auras besoin de te déplacer à ta guise. Je te vois mal en train d’attendre une navette sur un quai.

— Acheter un navire ? fit-il, abasourdi. (Et dire qu’il avait cru qu’elle plaisantait en parlant de lui offrir une usine de pendules.) Ce n’est pas un peu cher ?

— Si c’est possible, je préférerais louer. Mais s’il le faut, on l’achètera. Il semble qu’il y ait deux ou trois possibilités en orbite autour de Barrayar et de Komarr.

— Mais… comment ?

Même les Vorkosigan ne pouvaient pas s’offrir un navire de saut avec leur argent de poche.

— Je peux hypothéquer quelque chose, dit assez vaguement la comtesse avec un regard autour d’elle.

— On a inventé les synthétiques, vous savez, pas question de mettre au clou les bijoux de famille. (Il comprit enfin son regard.) Pas la résidence Vorkosigan !

— Non, elle ne peut pas servir de gage. Pas plus que la résidence de district à Hassadar. Mais je peux engager Vorkosigan Surleau sur ma simple parole.

Le cœur du royaume. Oh, merde…

Elle remarqua son désarroi.

— C’est très bien toutes ces demeures avec leur grande histoire, se plaignit-elle, mais ce n’est pas ça qui fait marcher les affaires. De toute manière, les finances ça me regarde. Tu as d’autres problèmes.

— Un équipage ? fut la première pensée qui lui vint à l’esprit et qui sortit de sa bouche.

— Avec le navire, tu auras au minimum un pilote de saut et un ingénieur. Quant au reste, il y a tous ces Dendariis oisifs qui tournent en orbite autour de Komarr. Tu devrais pouvoir trouver un ou deux volontaires parmi eux. Je ne vois pas comment ils pourraient ramener l’Ariel dans l’espace local jacksonien.

— Illyan essaiera-t-il de me retenir ? s’enquit Mark, anxieux.

— S’il n’y avait pas Aral, j’irais moi-même, dit la comtesse. Et, crois-moi, Illyan ne m’arrêterait pas. Tu es mon délégué. Je m’occuperai de la SecImp.

Mark était prêt à le parier.

— Les Dendariis auxquels je pense sont hautement motivés mais… j’envisage quelques difficultés. Ils ne m’obéiront pas de gaieté de cœur. Qui commandera cette petite expédition privée ?

— C’est une règle d’or, mon garçon. Celui qui paie dicte les règles. Le navire sera le tien. Le choix de tes compagnons sera le tien. S’ils veulent faire la balade, ils devront coopérer.

— Ça ne durera que jusqu’au premier saut. Après, Quinn m’enfermera dans un placard.

La comtesse pouffa malgré elle.

— Humm, tu n’as pas tort. (Elle s’enfonça sur sa chaise, croisa les doigts et ses yeux se fermèrent une minute ou deux. Elle les rouvrit soudain.) Elena, dit-elle, veux-tu prêter serment à lord Vorkosigan ?

Ses doigts en éventail, elle désignait négligemment Mark.

— J’ai déjà prêté serment d’allégeance à lord Vorkosigan, répliqua Elena avec raideur.

Elle voulait dire Miles.

Les yeux gris se transformèrent en silex.

— La mort annule tous les vœux. (Le silex étincela.) Le système vor n’a jamais très bien su se débrouiller avec les technologies galactiques. Tu sais, je crois qu’ils n’ont jamais pensé à énoncer une règle à propos des vassaux liés à un seigneur en cryostase. À quoi lui sert ta parole s’il ne peut l’entendre ? Nous allons simplement établir un précédent.

Elena marcha jusqu’à la fenêtre pour regarder dehors. Elle ne voyait rien sinon les lumières de la pièce se réfléchissant sur le verre. Enfin, elle se retourna d’un mouvement décidé et vint poser les deux genoux en terre devant Mark. Elle leva les deux mains, paume contre paume. Automatiquement, Mark les serra dans les siennes.

— Mon seigneur, dit-elle, je m’engage à vous obéir en tant que femme-lige.

— Hum… fit Mark. Hum… je crois qu’il me faut plus que cela. Essayez ça : « Moi, Elena Bothari-Jesek, je certifie être une femme libre du district Vorkosigan. Je me voue désormais au service de lord Mark Pierre Vorkosigan en tant qu’homme – femme ? – d’armes et je le reconnais comme mon seigneur jusqu’à ce que ma mort ou sa parole me délivre. »

Choquée, Bothari-Jesek leva les yeux vers lui. Elle n’eut pas besoin de trop les lever, à vrai dire.

— Vous ne pouvez pas me faire ça ! Hein ? ajouta-t-elle en prenant la comtesse à témoin.

Celle-ci observait la scène avec le plus vif intérêt.

— Eh bien, il n’existe pas de loi disant que l’héritier d’un comte ne peut pas prendre une femme pour homme d’armes. Ça n’a jamais été fait, c’est tout. Tu sais bien… la tradition.

Elena et la comtesse échangèrent un long regard. Hésitante, comme à moitié hypnotisée, Elena répéta le serment.

Mark répondit :

— Moi, seigneur Mark Pierre Vorkosigan, vassal de l’empereur Gregor Vorbarra, accepte ton serment et te voue désormais la protection de ton suzerain. Telle est ma parole de Vorkosigan. (Il observa une pause.) En fait, annonça-t-il à la comtesse, je n’ai pas encore prêté serment à Gregor. Cela invalide-t-il nos vœux ?

— Détails, dit la comtesse en agitant les doigts. Tu t’occuperas des détails plus tard.

Bothari-Jesek se redressa. Elle le dévisagea comme une femme qui se réveille dans un lit avec une gueule de bois et un inconnu à ses côtés. Elle se frotta le dos des mains, là où il l’avait touchée.

Le pouvoir. Cette petite comédie lui donnait-elle réellement un pouvoir de Vor ? Elle lui en donnait autant que Bothari-Jesek avait envie de lui en accorder, se dit Mark en détaillant sa silhouette athlétique et ses traits perspicaces. Pas de danger qu’elle le laisse abuser de son nouveau statut. Il eut la délicieuse impression de voir l’incertitude abandonner le regard de la jeune femme pour être remplacée par une sorte de plaisir réprimé. Oui. J’ai bien joué. Quant à la comtesse, il n’avait pas à s’interroger à son sujet, elle souriait ouvertement à son fils subversif.