— Bon, reprit celle-ci, voyons si on peut faire vite. Quand pouvez-vous partir ?
— Immédiatement, dit Bothari-Jesek.
— Dès que vous l’ordonnerez, madame, dit Mark. Je sens… mais ça n’a rien de psychique, vous comprenez. Ça n’a même rien d’un pressentiment. Il ne s’agit que de logique. Mais je pense sincèrement que le temps ne joue pas en notre faveur.
— Comment cela ? demanda Bothari-Jesek. Il n’y a rien de plus statique que la cryostase. Nous sommes fous d’incertitude, c’est vrai, mais c’est notre problème. Miles ne s’inquiète pas du temps qui passe.
Mark secoua la tête.
— Si Miles était tombé entre des mains amies ou même neutres, ils auraient maintenant répondu aux rumeurs de rançons sans chercher à le réveiller. Mais si… quelqu’un d’autre… voulait le ressusciter, il y aurait d’abord des preps à faire. Nous sommes tous conscients, particulièrement en ce moment, du temps nécessaire pour faire pousser des organes.
La comtesse hocha la tête d’un air lugubre.
— Si, où que soit Miles, continua Mark, ils s’y sont mis peu de temps après l’avoir reçu, ils doivent être sur le point de tenter une réanimation maintenant.
— Ils risquent de la saboter, fit la comtesse. Ils risquent de ne pas être assez soigneux.
Ses doigts martelaient la console.
— Je ne vous suis pas, objecta Bothari-Jesek. Pourquoi un ennemi prendrait-il la peine de le ressusciter ? Quel sort est pire que la mort ?
— Je ne sais pas, soupira Mark.
Mais s’il y en a un, on peut faire confiance aux Jacksoniens : ils le trouveront.
19
Avec le souffle vint la douleur.
Il était dans un lit d’hôpital. Cela, au moins, il le sut avant d’ouvrir les yeux, à cause de l’inconfort, de la fraîcheur et de l’odeur. Il n’avait pas trop de doutes là-dessus. L’impression était familière. Et déplaisante. Il cligna des paupières pour s’apercevoir que ses yeux étaient recouverts de gaze médicale. Une sorte de film, de pellicule odorante, translucide et collante. C’était comme d’essayer de voir à travers un panneau de verre couvert de graisse. Il cligna encore et parvint à avoir une vision limitée. Puis il dut arrêter et reprendre son souffle après ce terrible effort.
Il y avait quelque chose qui n’allait absolument pas avec sa respiration : ce halètement laborieux qui ne lui donnait pas assez d’air. Et ça sifflait. Le sifflement provenait d’un tube en plastique dans sa gorge, comprit-il, en essayant de déglutir. Ses lèvres étaient sèches et craquelées : le tube qui lui bloquait la bouche l’empêchait de les humecter. Il essaya de bouger. Des centaines de points douloureux se réveillèrent dans son corps, le brûlant jusqu’aux os. Il avait des tuyaux dans les bras. Dans les oreilles. Et le nez.
Il y en avait beaucoup trop de ces maudits tubes. C’était mauvais signe, se dit-il sans savoir d’où lui venait cette impression. Dans un effort héroïque, il tenta de lever la tête pour voir son propre corps. Le tube dans sa gorge bougea douloureusement.
La rangée des côtes. Le ventre maigre et creux. Des traces rouges qui se promenaient partout sur sa poitrine, comme si une araignée aux longues pattes était tapie juste sous sa peau, sur le sternum. De la colle chirurgicale recouvrait de multiples incisions faites en tous sens. Des cicatrices écarlates dessinaient la carte d’un delta fluvial. Il était couvert de senseurs. D’autres tuyaux jaillissaient d’orifices qui n’auraient pas dû être là. Il eut une brève vision de ses organes génitaux : un machin décoloré et avachi. Là aussi, il y avait un tube. Une douleur là-bas aurait été subtilement rassurante mais il ne sentait rien, rien du tout. Il ne sentait pas ses jambes ni ses pieds même s’il les voyait. Tout son corps était recouvert de cette gaze collante. Sa peau pelait par vilaines plaques pâles coincées dans ce truc. Sa tête retomba sur un coussin et des nuages noirs brouillèrent sa vue. Trop de tuyaux. Mauvais…
Il flottait dans une mélasse de fragments de rêves et de douleur quand la femme arriva.
Elle envahit sa vision brouillée.
— On va enlever le régulateur, maintenant.
Sa voix était claire et basse. Les tubes de ses oreilles avaient disparu, à moins qu’il ne les eût rêvés.
— Votre nouveau cœur va battre et vos poumons vont fonctionner tout seuls.
Elle se pencha sur sa poitrine douloureuse. Jolie femme, dans le genre intellectuelle élégante. Il était désolé de n’être habillé que de colle, devant elle, même s’il lui semblait qu’il s’était déjà débrouillé avec moins que ça. Il ne se souvenait ni où ni comment. Elle fit quelque chose à l’araignée. Il vit sa peau se séparer à partir d’une mince fente rouge puis être à nouveau scellée. On aurait dit qu’elle lui enlevait le cœur telle une antique prêtresse accomplissant un sacrifice. Ce ne devait pas être ça car sa laborieuse respiration ne s’arrêtait pas. Mais elle lui avait sûrement enlevé quelque chose car elle posa ce quelque chose sur un plateau tenu par son assistant.
— Voilà.
Elle l’observait attentivement.
Il l’observa en retour, essayant de chasser à coups de paupières les distorsions dues à la gaze. Elle avait des cheveux raides, d’un noir soyeux, noués en un chignon négligé à l’arrière du crâne. De fines mèches volaient autour de son visage. Une peau dorée. Des yeux marron et lourds à peine bridés. Des cils noirs. Le nez était délicatement arqué. Un visage plaisant, original, qui n’avait pas été artificiellement altéré pour lui donner une beauté mathématique. Un visage rendu plus vivant encore par la tension qui l’habitait. Pas un visage vide. Quelqu’un d’intéressant se trouvait là-dedans. Mais, hélas, pas quelqu’un qu’il connaissait.
Grande, mince, elle portait une blouse vert pâle sur ses autres vêtements. « Docteur. » C’était une bonne tentative mais ce fut un gargouillis informe qui sortit autour du tuyau qu’il avait dans la bouche.
— Je vais vous enlever ce tube maintenant, lui dit-elle.
Elle arracha quelque chose qui lui collait les joues et les lèvres… de la gaze ? De nouvelles peaux mortes vinrent avec. Gentiment, elle retira le tube de la gorge. Il s’étrangla. C’était comme si on lui tirait un serpent de l’œsophage. Il faillit perdre conscience. Il avait encore un autre tuyau dans le nez. De l’oxygène ?
Il bougea la mâchoire et déglutit pour la première fois depuis… depuis… Sa langue était épaisse et enflée. Sa poitrine lui faisait un mal atroce. Mais la salive afflua. Sa bouche sèche se réhydrata. Personne n’appréciait la salive à sa juste valeur. Il fallait en être privé pour comprendre. Son cœur battait vite et faiblement comme des ailes de mouche. Cette sensation lui parut inquiétante mais, au moins, il sentait quelque chose.
— Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-elle.
La terreur subliminale qu’il avait scrupuleusement ignorée jusque-là lui griffa le cou. Paniqué, il respira encore plus vite. Malgré l’oxygène, il ne recevait pas assez d’air. Et il ne pouvait pas répondre à cette question.
— Aah, murmura-t-il. Ag…
Il ne savait pas qui il était, ni comment il avait hérité de toutes ces étranges douleurs. Cette ignorance le terrifiait davantage que la souffrance.
Le jeune homme en veste médicale bleu pâle ricana.
— Je crois que je vais gagner mon pari. Ce type a été coagulé jusqu’aux yeux. Il n’a plus rien qui fonctionne là-dedans.
Il se tapa le front.