Lentement, il gagna le contrôle de son bras gauche. Puis, il obligea sa jambe droite à se tordre. Sa belle dame revint lui faire avaler un peu d’eau sucrée mais il n’y eut pas de doux baiser au dessert. Il réussit à faire bouger sa jambe gauche et elle revint. Mais, cette fois-ci, quelque chose d’horrible s’était passé.
Le Dr. Durona avait vieilli de dix ans et était devenue très froide. Glacée. Ses cheveux, séparés par une raie au milieu du crâne, étaient coupés à hauteur des mâchoires. Des mèches d’argent brillaient dans 1’ébène. Ses mains, tandis qu’elle l’aidait à s’asseoir, étaient plus sèches, plus froides, plus sévères. Pas caressantes du tout.
Je suis passé dans un trou du temps. Non. J’ai été à nouveau congelé. Non. Je mets trop longtemps à guérir et elle en a marre que je la fasse attendre. Non… La confusion régnait en lui. Il venait de perdre la seule amie qu’il avait et il ne savait pas pourquoi. J’ai détruit notre joie…
Elle lui massa les jambes, très professionnellement, lui fournit une chemise de malade et l’obligea à se mettre debout. Il faillit s’évanouir. Elle le remit au lit et s’en fut.
Quand elle revint la fois suivante, elle avait encore changé de coiffure. Cette fois, elle avait les cheveux longs, serrés dans une bague derrière la nuque. La queue de cheval s’arrêtait net entre les omoplates et les mèches d’argent étaient plus épaisses. Elle avait pris encore dix ans, il l’aurait juré. Qu’est-ce qui m’arrive ? Ses manières s’étaient un peu radoucies mais pas autant qu’au début. Elle le fit marcher à travers la chambre, un aller-retour qui l’épuisa complètement. Après quoi, il dormit à nouveau.
Il fut profondément déprimé de la voir revenir dans son incarnation froide, aux cheveux courts. Il devait l’admettre : elle était efficace, elle savait le mettre debout et le faire bouger. Elle lui aboyait dessus comme un sergent instructeur mais, avec son aide, il marchait. Puis il marcha sans assistance. Pour la première fois, elle l’entraîna hors de la chambre, dans un petit couloir qui se terminait par une porte coulissante. Arrivés là, ils firent demi-tour.
Ils entamaient un nouveau circuit quand cette porte glissa et laissa passer le Dr. Durona. Celle à la queue de cheval. Il se tourna vers le Dr. Durona aux cheveux courts derrière lui et eut envie de pleurer. Ce n’est pas juste. Vous faites tout pour que je n’y comprenne rien. Le Dr. Durona rejoignit le Dr. Durona. Il cligna des yeux pour chasser ses larmes et se concentra sur l’étiquette sur leur poitrine. Cheveux-courts était le Dr. C. Durona. Queue-de-cheval, le Dr. P. Durona. Mais où est mon Dr. Durona ? Je veux le Dr. R.
— Salut, Chrys, comment se débrouille-t-il ? demanda Dr. P.
— Pas trop mal, répondit Dr. C. Je viens de lui imposer une bonne petite séance.
— C’est ce que je vois…
Dr. P. se précipita pour l’aider à le rattraper au moment où il s’effondrait. Il était incapable d’obliger sa bouche à former des mots : ils sortaient en hoquets étranglés.
— Tu en as peut-être fait un peu trop, non ? reprit Dr. P.
— Pas du tout, dit Dr. C. qui le soutenait de l’autre côté. (Ensemble, elles le ramenèrent dans son lit) Mais il semble bien que la guérison mentale suivra la guérison physique chez celui-là. Ce qui n’est pas bon. La situation est tendue. Lilly s’impatiente. Il faudrait qu’il recommence à fonctionner assez vite ou il ne nous sera d’aucune utilité.
— Lilly n’est jamais impatiente, dit Dr. P. sur un ton de reproche.
— Elle l’est cette fois-ci, maugréa Dr. C.
— Tu crois que la guérison mentale va vraiment avoir lieu ?
Elle l’aidait à le recoucher.
— Impossible de savoir. Rowan nous a garanti que physiquement tout irait bien… Incroyable, le travail qu’elle a réalisé. Par ailleurs, il y a plein d’activité électrique dans son cerveau. Ça doit vouloir dire qu’il y a quelque chose qui est en train de guérir.
— Oui, mais ça va pas guérir en une seconde, fit une voix chaude et amusée depuis le couloir. Qu’est-ce que vous faites toutes les deux à mon pauvre patient ?
C’était le Dr. Durona. Encore. Ses longs cheveux noirs comme l’ébène – pas un seul fil blanc – étaient rassemblés dans un chignon sommaire. Il guetta avec inquiétude son nom sur sa poitrine tandis qu’elle approchait en souriant. Dr. R. Durona. Son Dr. Durona. Il geignit de soulagement. Il n’aurait pas supporté de voir arriver un quatrième Dr. Durona. Cette confusion était pire que la douleur physique. Ses nerfs semblaient plus atteints que son corps. C’était comme d’être dans un de ses rêves, sauf que ses rêves étaient bien plus désagréables, avec des flots de sang et des membres arrachés, tandis que là, il était tranquillement allongé dans une pièce où la même femme en trois exemplaires discutait de son cas.
— De la physiothérapie, dit Dr. C. Autrement dit, de la torture.
Voilà qui expliquait tout…
— Reviens le torturer plus tard, l’invita Dr. R. Mais… gentiment.
— Je peux le pousser un peu ? (Le Dr. C. avait soudain retrouvé tout son sérieux. La tête penchée, le regard intense, elle prenait des notes sur son tableau portable.) Tu sais, en haut, on commence à être un peu pressé.
— Je sais. Pas plus d’une séance toutes les quatre heures tant que je ne te l’aurai pas signalé. Et son rythme cardiaque ne doit pas dépasser cent quarante.
— Tant que ça ?
— Inévitable conséquence du fait qu’il est trop petit.
— C’est toi qui décides, chérie.
Le Dr. C. referma son tableau, le tendit au Dr. R. et sortit. Le Dr. P. la suivit.
Son Dr. Durona, Dr. R., se glissa à ses côtés, sourit et lui enleva une mèche de l’œil.
— Bientôt, vous aurez besoin d’une coupe de cheveux. Et ça commence à repousser là où vous les avez perdus. C’est très bon signe. Avec tout ce qui se passe autour de vous, je pense qu’il doit se passer quelque chose en vous, non ?
Oui, des spasmes hystériques… Une larme qui traînait au coin de ses paupières depuis son accès de terreur un peu plus tôt se mit à couler. Elle la toucha.
— Oh, murmura-t-elle avec une inquiétude qu’il trouva soudain embarrassante.
Je ne suis pas… Je ne suis pas… Je ne suis pas un mutant. Quoi ?
Elle se pencha plus près.
— Comment vous appelez-vous ?
Il essaya.
— Whzz… d’buh… (Sa langue ne lui obéissait pas. Il connaissait les mots mais il n’arrivait pas à les faire sortir.)… Zpp’lé… veu ?
Elle se réjouit.
— Vous me répétez ? C’est un début…
— Ngh ! Veu… veu !
Il toucha la poche de sa poitrine, espérant qu’elle ne s’imaginerait pas qu’il tentait de la peloter.
— Quoi ? (Elle baissa les yeux.) Vous me demandez mon nom ?
— Gh ! Gh !
— Je suis le Dr. Durona.
Il gémit et roula des yeux.
— Je m’appelle Rowan.
Il retomba sur l’oreiller, haletant de soulagement. Rowan. Joli nom. Il voulait lui dire que c’était un joli nom. Et si elles s’appelaient toutes Rowan ? Non, le sergent-major se nommait Chrys. Tout allait bien. Il pouvait séparer son Dr. Durona du troupeau en cas de besoin. Elle était unique. D’une main fébrile, il toucha les lèvres de Rowan puis les siennes mais elle ne saisit pas l’allusion et ne l’embrassa pas.