À regret et parce qu’il n’avait pas la force de la retenir, il lâcha sa main. Peut-être avait-il rêvé ce baiser. Peut-être était-il en train de rêver tout ceci.
Après son départ, un long moment incertain passa mais, pour une fois, il ne s’endormit pas. Il gisait éveillé, surnageant dans un flot de pensées inquiétantes et déconnectées. Il rencontrait parfois d’étranges épaves mentales, une image ici, ce qui aurait pu être un souvenir là, mais dès que son attention se fixait pour les examiner, le flot de pensées se pétrifiait et la panique le submergeait à nouveau. Bon, c’était comme ça. Il pouvait s’y prendre autrement, étudier son esprit indirectement. Observer ce qu’il savait et jouer le détective à la recherche de sa propre identité. Si tu ne peux pas faire ce que tu veux, fais ce que tu peux. Et s’il ne pouvait répondre à cette question : qui était-il ? Il pouvait au moins enquêter sur cette autre : où était-il ? Ses capteurs avaient disparu. Il n’était plus suivi sur un moniteur.
Il régnait un silence total. Il se glissa hors du lit et navigua jusqu’à la porte qui s’ouvrit automatiquement. Le petit couloir était faiblement éclairé : c’étaient les heures de nuit.
En plus de la sienne, il y avait quatre autres chambres dans le couloir. Aucune n’avait de fenêtre. Ni d’autres patients. Un petit bureau de surveillance était vide… non. Une tasse fumante était posée à côté du plateau de la console allumée. Quelqu’un allait revenir bientôt. Il fila en vitesse vers l’unique porte de sortie au bout du couloir. Elle s’ouvrit automatiquement.
Un autre petit couloir. Deux blocs chirurgicaux tien équipés. Les deux éteints, propres et silencieux.
Toujours pas de fenêtre. Deux pièces de rangement l’une verrouillée, l’autre pas. Elle était bourrée d’équipement biomédical, bien plus qu’il n’en était nécessaire pour une simple clinique de soins. L’endroit donnait plutôt l’impression d’un centre de recherche.
Comment je le sais… ? Non. Ne te demande rien. Continue, c’est tout. Un tube ascensionnel lui faisait signe au bout du couloir. Le simple fait de respirer lui faisait mal mais il devait saisir sa chance. Vas-y, vas-y, vas-y.
Où qu’il fût, il était tout en bas. Le plancher du tube était sous ses pieds. L’obscurité du tube était brisée plus haut par des signaux indiquant C-3, C-2, C-l. Le tube était débranché. Il réfléchit. Il pouvait le rebrancher et risquer d’allumer un signal sur un panneau de sécurité quelque part (comment savait-il une chose pareille ?) ou bien il pouvait le laisser éteint et grimper à l’échelle de sécurité. Il essaya le premier barreau de l’échelle. Sa vision s’obscurcit. Il reposa prudemment le pied à terre et brancha le tube.
Il s’éleva doucement jusqu’au niveau C-l et sortit. Un petit hall avec une seule porte, solide et neutre. Elle s’ouvrit devant lui et se referma derrière lui. Décidément, les portes étaient bien obligeantes ici. Il examina ce qui devait être une pièce de stockage des poubelles et se retourna. Sa porte avait disparu.
Il lui fallut une bonne minute de terreur et d’examen pour se convaincre que sa cervelle éprouvée ne lui jouait pas un tour. La porte se fondait parfaitement dans le mur. Et il venait de s’enfermer dehors. Il la tâtonna frénétiquement mais elle refusa de se rouvrir. Sous ses pieds nus, le sol de béton était gelé. La tête lui tournait et il se sentait horriblement fatigué. Il voulait retourner au lit.
Tu veux y retourner juste parce tu ne peux pas yretourner. Pervers. Continue, s’ordonna-t-il. En se soutenant ici et là, il atteignit l’autre porte de la salle. Celle-là aussi se verrouillait de l’extérieur comme il le découvrit à son grand regret quand elle se scella derrière lui. Continue.
Il se trouvait dans un autre petit hall avec un autre tube de montée. Ici aussi, il se trouvait au bout de la ligne : -2. Au-dessus, il y avait -1,0, 1,2 et ainsi de suite. Il monta au point 0. Le rez-de-chaussée ? Oui. Il sortit dans un hall obscur.
L’endroit était net, élégamment meublé mais à la manière d’un bureau et non d’une maison. Il y avait des plantes en pot et un bureau de réception ou de sécurité. Personne. Pas de signalisation. Mais il y avait des fenêtres et des portes transparentes. Enfin. Le verre réfléchissait les faibles lueurs de l’intérieur. Dehors, il faisait nuit. Il se pencha vers la comconsole. Gagné. Enfin un endroit où s’asseoir, où trouver des renseignements en abondance. Merde, c’était un modèle à paume et elle n’acceptait pas la sienne. Elle ne s’allumait même pas. Il y avait des façons de trafiquer une console à paume (comment le savait-il…). Des visions fragmentaires jaillirent dans sa tête comme des flashes. Il eut à nouveau envie de pleurer. Tant d’efforts pour rien. Il resta assis là, sa tête trop lourde dans ses bras posés sur le plateau de la console récalcitrante.
Il frissonna. Dieu, je déteste le froid. Il tangua jusqu’à la porte de verre. Dehors, il neigeait. Sous un arc de lumière, de petits flocons brillants étaient fouettés par le vent. Sur la peau nue, ils seraient durs et piquants. L’étrange vision d’une douzaine d’hommes nus debout frissonnant au beau milieu de la nuit dans le blizzard lui traversa l’esprit. Mais il ne put rattacher cette scène à aucun nom, ni à aucun lieu, seulement à une sensation de désastre. Etait-ce ainsi qu’il était mort, gelé dans la neige et le vent ? Récemment ? Près d’ici ?
Jetais mort. C’était la première fois qu’il s’en rendait compte. Une onde de choc le traversa de part en Part. À travers le fin tissu de sa blouse, il suivit le tracé des cicatrices sur son torse. Et, en plus, je ne suis pas vraiment en pleine forme. Il gloussa, ce qui produisit un bruit grinçant et déplaisant même à ses propres oreilles. Il n’avait pas dû avoir le temps de prendre peur avant car un accès de terreur rétroactive lui scia les genoux. Il se retrouva bientôt à quatre pattes. Mais il faisait trop froid, il tremblait trop. Il se mit à ramper.
Il avait dû déclencher un capteur quelconque car la porte transparente s’ouvrit en glissant. Oh non, il n’allait pas commettre la même erreur deux fois. Pas question de se laisser exiler dans les ténèbres du dehors. Il rampa à reculons. Sa vision s’obscurcit et, d’une façon ou d’une autre, il se retourna. Le béton glacé au lieu du doux dallage sous sa main le prévint de son erreur. Il eut la sensation que quelque chose lui saisissait la tête. Un vilain bourdonnement retentit. Violemment repoussé, il sentit une odeur de cheveux cramés. Des motifs fluorescents dansèrent sur sa rétine. Il essaya de reculer mais s’effondra au travers de la porte, la tête dans une flaque d’eau gelée. Non, bon Dieu, non. Je ne veux pas être recongelé ! Dans un réflexe désespéré, il se replia sur lui-même.
Des voix. Des cris d’alarme. Des pas, des mots incohérents, des mains chaudes – oh, si chaudes ! – qui l’écartaient du maudit portail. Deux voix de femmes et celle d’un homme.
— Comment est-il arrivé ici ?
— Il n’aurait pas dû sortir…
— Appelle Rowan. Réveille-la…
— Il a une mine épouvantable…
— Non (on le tira par les cheveux pour lui mettre le visage à la lumière), il a toujours cette tête-là. On ne peut rien dire…
Celui qui le maintenait se pencha. Inquiet et dur, il s’agissait de l’assistant de Rowan, le jeune homme qui lui avait administré les sédatifs. C’était un type mince aux traits eurasiens et sa veste bleue annonçait, de façon grotesque : R. Durona. Pas de Dr., cette fois-ci. Alors, appelle-le… Frère Durona. Frère Durona parlait.