–… dangereux. C’est incroyable qu’il ait pu déjouer notre système de sécurité dans son état.
— Pa… s’c’rté. (Des mots ! Sa bouche fabriquait des mots !) S’tie d’ss’cou. (Il prit le temps de réfléchir avant d’ajouter :) Con.
Complètement ahuri, le jeune homme sursauta.
— C’est à moi que tu parles, nabot ?
— Il parle !
Son Dr. Durona apparut au-dessus des autres. Elle était tout excitée et il la reconnut même sans son chignon, même si ses cheveux tombaient librement autour de son visage comme un nuage noir. Rowan, mon amour.
— Raven, qu’a-t-il dit ?
Le front du jeune homme se plissa.
— Je jurerais qu’il a dit « sortie de secours ». Des conneries, quoi.
Rowan sourit sauvagement.
— Raven, pour entrer dans les labos ou dans chaque pièce protégée, il faut faire un code. Pas pour en sortir. Ce serait trop dangereux en cas d’incendie ou d’accident chimique ou… tu te rends compte de ce que ça signifie ? Du niveau de compréhension nécessaire ?
— Non, dit froidement Raven.
Ce con avait dû prodigieusement le vexer, surtout si on considérait qui l’avait prononcé… il sourit aux visages penchés sur lui et au plafond qui s’agitait derrière eux.
Une voix d’alto, plus âgée, retentit sur la gauche. Celle-ci donna des ordres, dissipa la foule.
— Si vous ne servez à rien ici, retournez vous coucher.
Un Dr. Durona dont les cheveux courts étaient d’un blanc presque pur apparut dans son champ de vision. La voix d’alto était la sienne car elle reprit :
— Rowan, mon cœur, il a failli s’échapper alors qu’il peut à peine marcher !
— Il n’est pas allé bien loin, dit Frère Raven. Même s’il était parvenu, d’une manière ou d’une autre, à franchir le champ de force, il aurait gelé à mort en moins de vingt minutes là dehors avec un froid pareil.
— Comment est-il sorti ?
Un Dr. Durona troublé confessa :
— Il a dû sortir pendant que j’étais au lab. Je suis désolée !
— Et s’il avait fait ça en pleine journée ? spécula l’alto. Et si on l’avait vu ? Ç’aurait pu être désastreux.
— Je vais installer une serrure à paume sur la porte du couloir, promit le Dr. Durona pris en faute.
— Après cette étonnante performance, je ne suis pas certaine que cela suffira. Hier, il pouvait à peine marcher. Cela dit, cela me donne autant d’espoir que d’inquiétude. Je pense que nous avons quelque chose là. Il faudra mieux le surveiller.
— Qui va s’en charger ? s’enquit Rowan.
Plusieurs Dr. Durona, habillés de robes et autres chemises de nuit, se tournèrent vers le jeune homme.
— Ah non, protesta Raven.
— Rowan pourra le surveiller pendant la journée tout en continuant son travail. Tu prendras la garde de nuit, ordonna la femme aux cheveux blancs.
— Oui, ma’ame, soupira le jeune homme.
Elle eut un geste impérieux.
— Ramenez-le dans sa chambre. Tu ferais bien de vérifier s’il y a eu des dégâts, Rowan.
— Je vais chercher une civière flottante, dit celle-ci.
— Pour lui ? Pas besoin, ricana Frère Raven.
Il s’agenouilla, rassembla le vagabond dans ses bras et se redressa. Pour montrer sa force ? Hum… non.
— Il pèse à peu près autant qu’une veste mouillée. Allez, nabot, on retourne au lit.
Vaguement indigné, il souffrit de se laisser porter. Rowan ne quitta pas ses côtés pendant tout le trajet de retour dans le bâtiment sous le bâtiment. Et, en réponse à ses frissons perpétuels, elle monta la température de sa chambre.
Elle l’examina soigneusement, se consacrant avec une attention particulière à ses cicatrices douloureuses.
— Il a réussi à ne pas s’abîmer à l’intérieur. Mais il semble physiologiquement troublé. Ce doit être la douleur.
— Tu veux que je lui donne deux cc de sédatif ? demanda Raven.
— Non. Assure-toi que la chambre reste sombre et calme. Il s’est épuisé. Dès qu’il se sera réchauffé, je pense qu’il s’endormira. (Elle lui toucha les joues puis les lèvres, tendrement.) C’est la deuxième fois aujourd’hui qu’il parle.
Elle voulait qu’il lui parle. Mais il était trop fatigué maintenant. Et trop méfiant. Il y avait eu une tension entre tous ces Dr. Durona qui était plus que la simple crainte médicale pour un patient. Elles étaient inquiètes à cause de quelque chose. Quelque chose qui avait un rapport avec lui ? S’il ne savait rien de lui-même, elles en savaient peut-être davantage… et elles ne lui disaient rien.
Rowan finit par serrer sa robe de chambre sur elle et s’en fut. Raven disposa deux chaises face à face. Il s’assit, les pieds posés sur la deuxième, et se mit à lire. Apparemment il étudiait, car de temps à autre, il revenait en arrière et prenait des notes. Un futur docteur, évidemment.
Il se laissa aller dans le lit, épuisé au-delà de toute mesure. Sa petite excursion de ce soir avait failli le tuer. Et que lui avaient appris ces douleurs qu’il s’était infligées ? Pas grand-chose sinon ceci : Je suis dans un endroit très étrange.
Et j’y suis prisonnier.
20
Dans la bibliothèque, Mark, Bothari-Jesek et la comtesse passaient en revue les derniers préparatifs. Le départ était fixé au lendemain.
— Croyez-vous que j’aurai le temps de m’arrêter voir mes clones sur Komarr ? demanda Mark à la comtesse avec un vague espoir. Illyan ne va pas m’en empêcher ?
Afin de préparer les clones à leur réadaptation, la SecImp les avait installés dans une école privée komarrane, après consultation avec la comtesse. À son tour, elle en avait informé Mark. La SecImp était contente car elle n’avait ainsi qu’un seul endroit à surveiller. Les clones étaient contents car ils restaient avec leurs amis, seul élément familier dans leur nouvel environnement. Les professeurs étaient contents parce que les clones pouvaient être rassemblés dans une seule classe et éduqués ensemble. Par la même occasion, les jeunes réfugiés avaient l’occasion de se mêler à d’autres jeunes issus de familles normales – quoique en général d’un milieu très aisé. Plus tard, quand ce serait plus sûr, la comtesse insistait pour qu’ils soient placés dans des familles adoptives malgré le décalage entre leur âge et leur aspect physique. Comment apprendront-ils à fonder une famille s’ils n’ont pas de modèle ? avait-elle lancé à Illyan. Mark, qui avait assisté à cette conversation avec une fascination absolue, n’avait pas ouvert la bouche une seule fois.
— Certainement, si tu le souhaites, répondait la comtesse. Illyan va s’y opposer mais ce sera par pur réflexe. Sauf… sauf qu’il aurait une bonne raison, étant donné ta destination. Si ton chemin croise à nouveau celui de la maison Bharaputra, ce qu’à Dieu ne plaise, il vaudrait mieux que tu ne connaisses pas le détail des dispositions prises par la SecImp. Passer les voir à ton retour serait plus prudent.
La comtesse ne semblait guère goûter ce qu’elle venait de dire. Mais tant d’années vécues dans le souci constant de la sécurité des siens la faisait réfléchir automatiquement.
Si je rencontre à nouveau Vasa Luigi, les clones seront le cadet de mes soucis. D’ailleurs, qu’espérait-il en leur rendant visite ? Essayait-il encore de se faire passer pour leur héros ? Un vrai héros serait plus discret et austère. Pas aussi assoiffé de louanges de la part de ses… victimes. Il avait assez fait l’idiot comme ça.