Выбрать главу

— Je vous croyais sensible à la logique ?

— Lord Mark se trouve-t-il avec vous ?

— Oui.

La comtesse lui fit signe de la rejoindre. Mark entra dans le champ du capteur.

— Sire.

— Ainsi, lord Mark (Gregor l’étudiait avec gravité), il semble que votre mère attend de moi que je vous donne assez de corde pour vous pendre.

Mark déglutit.

— Oui, sire.

— Ou vous sauver… (Gregor hocha la tête.) Qu’il en soit ainsi. Bonne chance et bonne chasse.

— Merci, sire.

Gregor sourit et coupa la com.

Illyan ne leur donna plus signe de vie.

Dans l’après-midi, la comtesse emmena Mark à l’Hôpital Impérial Militaire lors de sa visite quotidienne à son mari. Mark l’avait déjà accompagnée à deux reprises, depuis le malaise. Il ne tenait guère à y retourner. En premier lieu, l’endroit lui rappelait beaucoup trop les cliniques qui avaient fait de sa jeunesse jacksonienne un tourment : des détails chirurgicaux et d’autres traitements qu’il croyait avoir oubliés lui revenaient soudain en mémoire. D’autre part, le comte lui-même continuait de le terrifier. Même agonisant, il gardait une stature aussi formidable que sa vie était précaire. Ce qui était doublement effrayant pour Mark.

Il ralentit le pas et finit par s’immobiliser dans le couloir où se trouvait la porte gardée du Premier ministre. Indécis et misérable, il resta planté là. La comtesse lui jeta un coup d’œil et s’arrêta à son tour.

— Oui ?

— Je… ne veux pas entrer là-dedans.

Elle fronça les sourcils d’un air pensif.

— Je ne te forcerai pas. Mais je peux te faire une prédiction.

— Je vous écoute… Ô prêtresse.

— Tu ne regretteras jamais de l’avoir fait. Mais tu pourrais profondément regretter de ne pas l’avoir fait.

Mark digéra ça.

— D’accord, fit-il faiblement avant de la suivre

Ils entrèrent discrètement dans la pièce tapissée d’une profonde moquette. Les rideaux étaient ouverts sur une large vue de Vorbarr Sultana balayant les vieux édifices et la rivière qui coupait la ville en deux. C’était une journée froide et grise. Des nuées pluvieuses s’accrochaient au sommet des tours les plus modernes. Le visage du comte était tourné vers cette lumière pâle, argentée. Il semblait perdu dans ses pensées, ennuyé et malade. Son visage était bouffi et verdâtre et pas seulement à cause du reflet de son pyjama officiel vert, rappelant son rang. Il était hérissé de capteurs et un tube d’oxygène lui sortait des narines.

— Ah !

Tournant la tête à leur entrée, il sourit. Il changea la lumière grâce à un dispositif situé près de sa tête de lit mais cela n’améliora pas son teint.

— Cher capitaine. Mark.

La comtesse se pencha vers lui et ils échangèrent un baiser qui n’avait rien d’une simple formalité. Puis la comtesse se percha au bout du lit, les jambes croisées. Elle se mit à lui masser ses pieds nus, ce qui arracha au comte un soupir de contentement.

Mark avança jusqu’à un mètre du lit.

— Bonjour, monsieur. Comment vous sentez-vous ?

— Très mal. Ce n’est pas une vie de suffoquer à chaque fois qu’on embrasse sa femme, se plaignit-il.

Il haletait lourdement.

— Ils m’ont laissé entrer au labo pour voir ton nouveau cœur, commenta la comtesse. Il est déjà aussi grand que celui d’un poulet et il bat comme un tambour dans sa cuve.

Le comte rit faiblement.

— Grotesque.

— Moi, je l’ai trouvé mignon.

–… M’étonne pas de toi.

— Si c’est le grotesque qui t’intéresse, imagine ce que tu pourrais faire avec le vieux, lui conseilla la comtesse avec une grimace démoniaque. Tu as un éventail de mauvaises blagues absolument irrésistible.

— J’en ai la tête qui tourne, murmura le comte.

Toujours souriant, il se tourna vers Mark.

Celui-ci respira un bon coup.

— Lady Cordélia vous a expliqué ce que j’ai l’intention de faire, n’est-ce pas, monsieur ?

— Mm. (Le sourire du comte disparut.) Oui. Surveille tes arrières. Sale endroit, l’Ensemble de Jackson.

— Oui, je… sais.

— Exact. (Il se tourna vers la fenêtre grise.) J’aurais bien aimé envoyer Bothari avec toi.

La comtesse parut surprise. Mark lisait dans ses pensées : a-t-il oublié que Bothari est mort ? Mais elle avait peur de le lui demander. Au lieu de cela, elle afficha un sourire éclatant.

— J’emmène Bothari-Jesek, monsieur.

— L’histoire se répète. (Il s’efforça péniblement de se redresser sur un coude avant d’ajouter :) il ne vaudrait mieux pas, mon garçon, tu m’entends ?

Il se laissa aller sur son oreiller avant que la comtesse n’ait eu le temps de l’aider. Elle semblait moins tendue : il était effectivement un peu dans le brouillard mais pas au point d’avoir oublié la mort violente de son homme d’armes.

— Cela dit, reprit-il, Elena est plus intelligente que son père.

La comtesse en avait fini avec ses pieds.

Le front creusé, il cherchait visiblement un conseil plus utile.

— J’avais l’habitude de penser – comprends-moi, c’est une découverte que j’ai faite en vieillissant – qu’il n’y avait pas de pire sort que de devenir un mentor. Etre capable de dire comment faire sans pouvoir agir. Envoyer ton protégé, tout beau, tout brillant, essuyer le feu à ta place… Je pense avoir découvert un sort plus terrible. Envoyer ton élève en sachant foutrement bien que tu n’as pas eu le temps de lui en apprendre assez… Sois malin, mon garçon. Esquive vite. Ne laisse pas ton ennemi prendre le dessus avant, dans ta tête. Tu ne peux être vaincu qu’ici.

Il se toucha les tempes.

— Je ne sais même pas qui est l’ennemi, admit Mark.

— Si tu ne le trouves pas, lui te trouvera, soupira le comte. Les gens se trahissent, dans leur façon de parler, de se comporter… Tu les devineras sans problème, si tu es calme et patient, si tu les laisses faire. Mais si tu fonces là-dedans comme un aveugle, gare à toi…

— Oui, monsieur, dit Mark, déconcerté.

— Hon… (Le comte avait épuisé tout son souffle.) Tu verras, fit-il d’une voix sifflante.

La comtesse l’examina et se leva.

— Bon, fit Mark en s’inclinant brièvement, au revoir.

Ces deux mots flottèrent dans l’air, insuffisants. Les malaises cardiaques ne sont pas contagieux, bon sang. De quoi as-tu peur ? Serrant les mâchoires, il s’approcha prudemment du lit. Il n’avait jamais touché cet homme sauf quand il avait aidé à le charger sur la moto flottante. Il tendit la main.

Le comte l’attrapa dans une étreinte brève et forte. Sa main était solide et carrée avec des doigts massifs : une main faite pour la pelle et la pioche. Celle de Mark, par contraste, semblait petite et enfantine, potelée et pâle. Ces deux mains n’avaient rien en commun sauf la poigne.

— Trompe ton ennemi, mon garçon, chuchota le comte.

— Il me prendra pour un autre, monsieur.

Son père ricana avec joie.

Mark fit un dernier appel ce soir-là, son dernier soir sur Barrayar. Il se glissa dans la chambre de Miles pour utiliser sa console à l’abri des regards de tous. Il fixa la machine éteinte pendant dix bonnes minutes avant de se décider à taper le numéro qu’il avait obtenu.

Une femme d’âge mûr apparut sur le plateau. Sa beauté qui avait dû être éblouissante se teintait à présent de force et de confiance en soi. Ses yeux étaient bleus et remplis d’humour.

— Résidence du commodore Koudelka, annonça-t-elle, très formelle.