C’est sa mère. Mark tenta de ravaler sa panique et demanda d’une voix chevrotante :
— Puis-je parler à Kareen Koudelka, s’il vous plaît, ma’ame ?
Un sourcil blond s’arrondit.
— Je crois savoir à qui j’ai affaire mais… qui dois-je annoncer ?
— Lord Mark Vorkosigan, bafouilla-t-il.
— Un instant, milord. (Elle quitta le champ du vid. Il entendit sa voix qui s’éloignait, appelant :) Kareen !
Il y eut un remue-ménage étouffé à l’arrière-plan, des voix qui se disputaient, un cri et la voix gaie de Kareen criant :
— Non, Délia, c’est pour moi ! Mère, dis-lui de partir ! C’est pour moi ! Rien que pour moi ! Ouste !
Le bruit d’une porte heurtant sans doute une main, une exclamation puis la porte qui claquait enfin.
Echevelé et excité, le visage de Kareen Koudelka se déposa sur le plateau et lui lança avec des étoiles dans les yeux :
— Salut !
Ce n’était pas exactement le regard que lady Cassia avait adressé à Ivan mais ça y ressemblait beaucoup. Mark se sentit défaillir.
— Salut, fit-il d’une voix faible. J’appelais pour dire au revoir.
Non, bon sang, c’était beaucoup trop court…
— Quoi ?
— Excusez-moi, ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais je vais partir en voyage dans l’espace et je ne voulais pas partir sans vous avoir reparlé.
— Oh… (Son sourire s’effaça.) Quand reviendrez-vous ?
— Je ne sais pas trop. Mais, après, j’aimerais bien vous revoir.
— Bien sûr.
Bien sûr ? Un tas de perspectives très agréables accompagnaient ce bien sûr.
Elle plissa les paupières.
— Quelque chose ne va pas, lord Mark ?
— Non, dit-il en hâte. Hum… c’était votre sœur que j’entendais à l’instant ?
— Oui. Il a fallu que je ferme la porte sinon, elle serait là, hors de vue de la com à me faire des grimaces pendant qu’on se parle. (Son air de sincérité blessée fut immédiatement gâché par la suite :) C’est ce que je lui fais quand des types appellent.
Il était un type. C’était… c’était normal. Une question en entraînant une autre, il l’amena à parler de ses sœurs, de ses parents et de sa vie. Des écoles privées, des enfants chéris… La famille du Commodore était gâtée mais elle n’en possédait pas moins cette éthique barrayarane du travail, cette passion pour l’éducation et l’accomplissement et cet idéal de servir. Il se noyait dans ses paroles, rêvant de partager un tel entourage. Elle était si paisible et réelle. Pas une ombre de tourment, rien de gâché ou de tordu. En l’écoutant, il avait l’impression de se nourrir… pas son ventre mais sa tête. Sa cervelle était chaude, détendue et heureuse. Une sensation quasiment érotique mais pas du tout menaçante. Hélas, au bout d’un moment, elle prit conscience de la disproportion de leur conversation.
— Seigneur, je parle trop. Je suis désolée.
— Non ! J’aime vous écouter parler.
— Vous êtes bien le premier. Dans cette famille, j’ai de la chance quand je peux placer un mot. Je n’ai pas parlé avant l’âge de trois ans. Ils m’ont fait examiner. Le méd s’est aperçu que c’était tout simplement à cause de mes sœurs qui répondaient toujours à ma place !
Il éclata de rire.
— Maintenant, elles disent que je rattrape le temps perdu.
— J’en sais pas mal sur le temps perdu, fit Mark à regret.
— Oui. J’en ai… un peu entendu parler. Votre vie a dû être une drôle d’aventure.
— Pas une aventure, corrigea-t-il. Un désastre, plutôt. (À quoi ressemblerait sa vie, vue par ces yeux bleus ?) Peut-être qu’à mon retour, je vous en raconterai des morceaux.
S’il revenait. Et s’il arrivait à en parler.
Je ne suis pas une très jolie personne. Vous devriez le savoir avant. Avant quoi ? Plus ils se connaîtraient, plus il aurait du mal à lui avouer ses répugnants secrets.
— Ecoutez, je… il faut que vous compreniez. (Seigneur, voilà qu’il parlait comme Bothari-Jesek lors de sa confession.) Je suis une sorte de gâchis et je ne parle pas simplement de mon aspect extérieur.
Et merde, qu’est-ce que cette jolie jeune vierge avait à faire avec les infernales et torturantes subtilités de la programmation psychologique et de ses résultats aléatoires ? De quel droit lui mettrait-il ces horreurs dans la tête ?
— Je ne sais même pas ce qu’il faudrait vous dire ! avoua-t-il.
Maintenant, c’était trop tôt, il le sentait clairement. Mais plus tard serait peut-être trop tard. Elle risquait de se sentir trahie et trompée. Et s’il continuait cette conversation une minute de plus, il allait sombrer dans une abjecte confession et perdre la seule chose brillante, intacte qu’il n’ait jamais trouvée.
Kareen penchait la tête, perplexe.
— Vous pourriez peut-être demander à la comtesse, suggéra-t-elle.
— Vous la connaissez bien ? Vous parlez avec elle ?
— Oh oui. C’est la meilleure amie de ma mère. Avant, ma mère était son garde du corps personnel, avant qu’elle prenne sa retraite pour nous avoir.
À nouveau, la ligue des grands-mères qui se dressait dans l’ombre, se dit Mark. Ces puissantes vieilles femmes avec leur volonté génétique… Il sentait obscurément qu’un homme devait faire certaines choses lui-même. Mais, sur Barrayar, on utilisait des intermédiaires. Il avait dans son camp une extraordinaire ambassadrice auprès du genre féminin. La comtesse agirait pour son bien. Ouais, comme une femme qui tient son gamin pleurant pendant qu’on lui inflige un vaccin douloureux afin de lui éviter une maladie mortelle.
Jusqu’à quel point avait-il confiance dans la comtesse ? Oserait-il lui faire confiance sur ce plan-là ?
— Kareen… avant que je revienne, accordez-moi une faveur. Si vous avez l’occasion d’avoir une conversation privée avec la comtesse, demandez-lui de vous dire ce qu’elle pense que vous devriez savoir sur mon compte avant que nous ne nous connaissions mieux. Dites-lui que c’est moi qui vous l’ai demandé.
— D’accord. J’aime parler avec lady Cordélia. C’est un peu mon mentor. Avec elle, j’ai l’impression que je peux tout faire. (Kareen hésita.) Si vous êtes de retour pour la Fête de l’Hiver, accepterez-vous de danser avec moi ? Vous n’allez pas encore vous cacher dans un coin ? ajouta-t-elle avec sévérité.
— Si je suis de retour pour la Fête de l’Hiver, je ne me cacherai pas dans un coin. C’est promis.
— Parfait. J’ai donc votre parole.
— Ma parole de Vorkosigan, fit-il d’un ton léger.
Elle roula de grands yeux.
— Oh…
Ses douces lèvres se décollèrent dans un sourire éblouissant.
Cette fille devait avoir une très haute opinion des Vors pour prendre sa parole avec autant de sérieux.
— Je dois y aller maintenant, dit-il.
— Très bien. Lord Mark… soyez prudent.
— Je… pourquoi dites-vous ça ?
Il n’avait rien dit à propos de l’endroit où il allait, ni pourquoi il y allait.
— Mon père est un soldat. Vous avez le même regard que lui quand il ment à propos de la mission qu’il va accomplir. Et il n’a jamais pu tromper ma mère non plus.
Jamais aucune fille ne lui avait demandé d’être prudent, comme elle l’entendait. Il était touché au-delà de toute mesure.
— Merci, Kareen.
À regret, il coupa la communication d’une caresse.
21
Pour repartir vers Komarr, Mark et Bothari-Jesek empruntèrent un courrier de la SecImp très semblable à celui qui les avait amenés à Barrayar. Mark se jura que c’était bien la dernière faveur qu’il demandait à Simon Illyan. Cette belle résolution dura jusqu’à ce qu’ils arrivent en orbite autour de Komarr où Mark découvrit que les Dendariis lui avaient fait son cadeau de l’Hiver avec un peu d’avance. Tous les effets personnels du médic Norwood étaient enfin arrivés, expédiés par le gros de la flotte dendarii.