La SecImp étant la SecImp, elle avait déjà tout emporté et examiné. Tant mieux : ils n’auraient pas laissé Mark y jeter un œil s’ils n’avaient pas été convaincus d’avoir dépouillé ce fatras de tous ses secrets. Avec l’aide de Bothari-Jesek, Mark bluffa, supplia, hurla et finit par y avoir accès. On le laissa entrer, avec une évidente mauvaise volonté et sous surveillance, dans une pièce verrouillée de leur QG orbital.
Il renvoya Bothari-Jesek superviser les arrangements pour le navire repéré par l’agent de la comtesse. En tant que commandant de vaisseau dendarii, Bothari-Jesek était non seulement la personne la plus qualifiée pour cela mais aussi la plus intimidante. Sans trop de remords, Mark la chassa de ses pensées pour se plonger dans l’examen de sa nouvelle boîte aux trésors. Seul dans une pièce vide. Le paradis.
Après un premier examen du matériel – de vieux habits, une bibliothèque sur disques, des lettres, quelques bibelots souvenirs de ses quatre années passées au service des Dendariis –, Mark, déprimé, se dit que la SecImp avait raison. Il n’y avait rien d’intéressant là-dedans. Pas de secret caché dans les manches… la SecImp avait vérifié. Mark mit de côté les chaussures, les habits et tous les effets physiques. Ça lui faisait une sale impression de manipuler ces vieux vêtements qui avaient recouvert un corps disparu à jamais. Comme si la mort rôdait autour de lui. Il porta son attention sur les restes intellectuels de la vie et de la carrière du médic : sa bibliothèque et ses notes techniques. La SecImp en avait fait autant avant lui, remarqua-t-il, morose.
Il soupira et s’installa un peu plus confortablement sur sa chaise, prêt à y passer un bon moment. Il s’accrochait comme un fou à l’espoir que Norwood allait lui fournir un indice, que cet homme qu’il avait mené à sa mort n’était pas mort en vain. Plus jamais je ne serai un chef de combat. Plus jamais.
Il ne s’était pas attendu que l’indice soit aussi évident. Quand il tomba dessus des heures plus tard, il faillit ne pas le voir tant il crevait les yeux. C’était une note manuscrite sur une feuille de plastique au milieu de beaucoup d’autres. La feuille de plastique était insérée dans un manuel d’entraînement à la cryoprep pour des techniciens médicaux d’urgence. La note disait simplement : Voir le Dr. Durona à 0900 pour le matériel de labo.
Pas la Durona… ?
Mark revint aux études et stages préparatoires de Norwood qu’il avait en grande partie déjà examinés dans les dossiers de la SecImp sur Barrayar. En tant que médic dendarii, Norwood avait reçu une instruction en cryogénisation dans un certain Centre de Vie Beauchêne, un établissement privé d’excellente réputation sur Escobar. Le nom du "Dr. Durona" n’apparaissait nulle part comme ayant été un de ses professeurs. Il n’apparaissait pas non plus sur les listes de personnel du centre. En fait, il n’apparaissait nulle part. Mark vérifia une deuxième fois, pour en être certain.
Il y a probablement des tas de Durona sur Escobar. Ce n’est pas un nom si rare. Il s’accrochait à la feuille de plastique. Ça lui grattait la paume.
Il appela Quinn sur l’Ariel à quai non loin de là.
— Ah, fit-elle en le découvrant sans le moindre plaisir sur son plateau. Te revoilà. Elena m’avait prévenue. Il paraît que t’as des projets. Tu te prends pour qui ?
— Peu importe. Ecoutez, y a-t-il quelqu’un ici, parmi les Dendariis, un médic ou un méd-tech, qui ait suivi des cours au Centre de Vie Beauchêne ? De préférence à la même époque que Norwood ? Ou presque ?
Elle soupira.
— Il y en avait trois dans son groupe. Le médic de l’escadron rouge, celui des orange et Norwood. La SecImp nous l’a déjà demandé, Mark.
— Où sont-ils maintenant ?
— Le médic de l’escadron rouge a été tué dans un accident de navette il y a quelques mois…
— Arghh !
Il se passa la main dans les cheveux.
— Le type de l’orange est ici sur l’Ariel.
— Super ! chanta joyeusement Mark. Il faut que je lui parle. (Il faillit dire, passez-le-moi, avant de se souvenir qu’ils étaient sur une ligne privée de la SecImp et donc certainement enregistrés.) Envoyez une capsule me chercher.
— Et d’un, la SecImp l’a déjà interrogé en long, en large et en travers. Et de deux, qui te crois-tu pour me donner des ordres ?
— Je vois. Elena ne vous a pas dit grand-chose.
Curieux. Le douteux serment d’allégeance de Bothari-Jesek ne valait-il rien face à son engagement auprès des Dendariis ? Ou bien avait-elle simplement été trop occupée pour bavarder ? Combien de temps avait-il ? Il jeta un coup d’œil à son chrono. Mon Dieu !
— Il se trouve, reprit-il, que je pars pour l’Ensemble de Jackson. Très bientôt. Et si vous êtes très gentille avec moi, je pourrais demander à la SecImp de vous laisser m’accompagner en tant que mon invitée. Peut-être.
Et un large sourire pour emballer tout ça.
Le regard incendiaire qu’elle lui lança était plus éloquent que la plus dégueulasse bordée d’injures qu’il ait jamais entendue. Ses lèvres bougèrent – pour compter jusqu’à dix ? – mais aucun son n’en sortit. Quand finalement elle parla, ce fut d’un ton très sec.
— Ta navette sera sur place dans onze minutes.
— Merci.
Le médic était de mauvaise humeur.
— Ecoutez, j’ai déjà répété tout ça cent fois. Ça a duré des heures. J’en ai marre.
— Je vous promets que ce sera bref, le rassura Mark. Juste une question.
Le médic considéra Mark avec malveillance : il se disait peut-être – non sans raison – qu’il était coincé à bord de son navire sur l’orbite de Komarr depuis une douzaine de semaines à cause de ce gnome hydrocéphale.
— Quand Norwood et vous preniez vos cours au Centre Beauchêne, vous souvenez-vous avoir rencontré un Dr. Durona ? Un responsable du matériel de labo, peut-être ?
— Le centre était bourré de docteurs. Je peux m’en aller maintenant ?
Le médic fit mine de se lever.
— Attendez !
— Vous avez posé une question. Et la SecImp l’avait posée avant vous.
— Et c’est la réponse que vous avez donnée ? Attendez. Laissez-moi réfléchir. (Mark se mordit les lèvres : le nom seul ne suffisait pas à évoquer quelque chose pour lui. Il lui fallait autre chose.) Vous rappelez-vous si… Norwood a été en contact avec une femme grande, très belle avec des traits eurasiens, les cheveux noirs raides, les yeux marron… extrêmement intelligente.
Il n’osait pas donner un âge : ça pouvait être n’importe lequel entre vingt et soixante.
Le médic le dévisagea, éberlué.
— Ouais ! Comment vous savez ça ?
— Que faisait-elle ? Quelle était sa relation avec Norwood ?
— Elle était étudiante, elle aussi. Je crois. Il lui a couru après un moment. Il jouait à fond le prestige de l’uniforme mais je ne pense pas que ça ait marché.
— Vous vous souvenez de son nom ?
— Roberta ou quelque chose comme ça. Rowanna. Je ne me souviens plus.
— Elle était de l’Ensemble de Jackson ?