— Escobarane, je crois. (Le médic haussa les épaules.) La clinique avait des étudiants en post-doc qui venaient des quatre coins de la planète. Je ne lui ai jamais parlé. Je l’ai juste vue avec Norwood deux ou trois fois.
— Cette clinique était donc renommée ?
— C’est ce qu’on se disait.
— Attendez-moi ici.
Mark quitta le médic installé dans la petite salle de réunion de l’Ariel et se rua pour rejoindre Quinn. Il n’eut pas à aller très loin. Elle l’attendait juste derrière la porte.
— Quinn, vite ! J’ai besoin de l’enregistrement du casque du sergent Taura pendant l’assaut. Juste une image.
— La SecImp a confisqué les originaux.
— Mais vous gardez des copies, non ?
Un sourire amer.
— Peut-être.
— S’il vous plaît, Quinn !
— Attendez.
Elle ne tarda pas à revenir pour lui donner un disque. Cette fois, elle le suivit dans la salle de réunion. Il eut beau se tordre la main, la console n’accepta pas sa paume. Contraint et forcé, Mark laissa Quinn la brancher pour lui. Il fit défiler à grande vitesse tout le visuel du casque de Taura jusqu’à ce qu’il arrive à l’image désirée. Un gros plan d’une fille grande, brune qui tournait la tête en écarquillant les yeux. Mark effaça l’arrière-plan de la crèche.
Puis il fit signe au médic de venir voir.
— Hé ! C’est elle ?
Le gars plissa les yeux et y regarda à deux fois.
— C’est elle… en plus jeune. Où vous avez eu ça ?
— Peu importe. Merci. Je n’abuserai plus de votre temps. Vous avez été d’une grande aide.
Le médic partit d’aussi mauvaise grâce qu’il était venu, ne cessant de jeter des regards derrière lui.
— Qu’est-ce que ça veut dire, Mark ? s’enquit Quinn.
— Quand nous serons à bord de mon navire et en route pour l’Ensemble de Jackson, je vous le dirai. Pas avant.
Il avait une tête d’avance sur la SecImp et il n’allait pas la lâcher : s’ils n’avaient vraiment plus aucun espoir, jamais ils ne le laisseraient partir. Comtesse ou pas comtesse. Il était réglo. Après tout, il n’avait pas plus d’informations qu’eux. Il se contentait de les assembler différemment.
— Où as-tu dégoté un navire ?
— Ma mère me l’a donné.
Il essaya de ne pas taper dans ses mains.
— La comtesse ? Merde ! Elle te lâche dans la nature ?
— Ne soyez pas jalouse de mon petit navire, Quinn. Après tout, mes parents ont donné à mon grand frère une flotte entière. (Ses yeux étincelaient.) Je vous verrai à bord dès que le capitaine Bothari-Jesek nous signalera que tout est prêt.
Son navire. Ni volé, ni falsifié, ni emprunté. Le sien de droit en tant que cadeau légitime. Lui qui n’avait jamais reçu de cadeau d’anniversaire en avait un désormais. Un qui valait bien la peine d’attendre vingt-deux ans.
Le petit yacht datait de la précédente génération. Il appartenait auparavant à un oligarque komarran qui l’avait acquis à l’époque dorée précédant la conquête barrayarane. Autrefois luxueux, il avait visiblement été négligé depuis une dizaine d’années. Non parce que le Komarran avait été ruiné, réalisa Mark. Celui-ci était d’ailleurs sur le point de le remplacer par un modèle plus récent, d’où cette vente. Les Komarrans s’y connaissaient en affaires et les Vors comprenaient fort bien la relation qui existait entre affaires et impôts. Sous le nouveau régime, l’économie avait pratiquement retrouvé son ancienne vigueur.
Mark avait décidé que le salon du yacht servirait de salle de réunion. Il considéra ses invités installés dans la pièce tapissée d’une profonde moquette autour d’une fausse cheminée où un vid passait l’holo atavique de flammes dansantes. L’illusion était complétée par une radiation de chaleur à infrarouge.
Quinn était là, bien sûr, dans son uniforme dendarii. Ses ongles ayant complètement disparu, elle en était réduite à se manger les joues. Bel Thorne était assis, muet et réservé, une tristesse permanente soulignant les fines rides autour de ses yeux. Le sergent Taura se dressait tout près de lui, énorme, perplexe et circonspect.
Ce n’était pas un groupe d’intervention. Mark se demanda s’il n’aurait pas mieux fait d’emmener davantage de muscles… Non. Il avait bien retenu la leçon de sa première mission : si vous n’êtes pas assez costaud pour gagner, alors mieux vaut ne pas engager l’épreuve de force. Là, dans cette pièce, il avait réuni la crème : les meilleurs experts dendariis sur l’Ensemble de Jackson.
Le capitaine Bothari-Jesek entra et le salua d’un coup de menton.
— On est partis. On vient de quitter l’orbite et le pilote a le feu vert. Vingt heures de vol jusqu’au premier point de saut.
— Merci, capitaine.
Quinn ménagea une place à ses côtés pour Bothari-Jesek. Mark s’assit sur le faux foyer, tournant le dos aux flammes craquantes, les mains pendant entre les genoux. Il respira un bon coup et se lança :
— Bienvenue à bord et merci à tous d’être là. Vous comprenez qu’il ne s’agit pas d’une mission dendarii et qu’elle n’est ni autorisée ni financée par la SecImp. Nos dépenses seront réglées à titre privé par la comtesse Vorkosigan. Vous êtes tous officiellement en congé sans solde. Je n’ai d’autorité formelle sur aucun d’entre vous sauf une. Nous partageons un intérêt urgent qui exige que nous mettions en commun nos capacités et nos renseignements. Et tout d’abord, il nous faut régler le problème de la réelle identité de l’amiral Naismith. Vous avez mis le capitaine Thorne et le sergent Taura au courant, n’est-ce pas, Quinn ?
Bel Thorne opina.
— Le vieux Tung et moi, on avait deviné depuis un bon bout de temps. L’identité secrète de Miles n’est pas aussi secrète qu’il l’espérait, j’en ai peur.
— Elle l’était pour moi, gronda Taura. Mais c’est sûr que ça explique pas mal de choses.
— Bienvenue dans le Cercle Intime, fit Quinn. Officiellement. (Elle se tourna vers Mark.) Bon, qu’est-ce que tu as ? Un indice, enfin ?
— Ô Quinn. J’en ai par-dessus la tête des indices. Ce sont les motifs qui me manquent maintenant.
— Dans ce cas, tu es en avance sur la SecImp.
— Peut-être pas pour longtemps. Ils ont envoyé un agent sur Escobar pour fouiner au Centre de Vie Beauchêne… ils ne tarderont pas à faire le même raisonnement que moi. Un jour ou l’autre. Mais j’avais établi pour cette expédition une liste d’une vingtaine de sites à visiter en profondeur sur l’Ensemble de Jackson. Après ce que je viens de trouver dans les effets personnels de Norwood, j’ai changé l’ordre de cette liste. Si Miles est réanimé – ce que je prends comme hypothèse – combien de temps se passera-t-il avant qu’il ne fasse quelque chose qui attire l’attention sur lui ?
— Pas longtemps, dit Bothari-Jesek à regret.
Quinn approuva avec une grimace.
— Mais il pourrait aussi se réveiller amnésique pour un moment. (Ou à jamais. Elle ne le dit pas mais Mark le lut sur son visage.) Ça arrive très souvent après une sortie de cryostase.
— Le problème… c’est que nous ne sommes pas les seuls à lui courir après. Et je ne pense pas seulement à la SecImp. S’il attire l’attention sur lui, rien ne dit que nous serons les premiers à le voir. D’où l’importance du timing.
— Hum… fit Quinn, morose.
Thorne et Taura échangèrent un regard inquiet.
— Très bien.
Mark se passa la main dans les cheveux. Il ne se mit pas à faire les cent pas comme l’aurait fait Miles. Un seul regard désapprobateur de Quinn et il aurait eu du coton dans les genoux.