Jean avait réveillé Maurice.
-Quoi donc? Où sommes-nous?
Effaré, il regardait, n'apercevait que cette mer grise, où flottaient les ombres de ses camarades. On ne distinguait rien, à vingt mètres devant soi. Toute orientation se trouvait perdue, il n'aurait pas été capable de dire de quel côté était Sedan. Mais, à ce moment, le canon, quelque part, très loin, frappa son oreille.
-Ah! oui, c'est pour aujourd'hui, on se bat... Tant mieux! On va donc en finir!
Des voix, autour de lui, disaient de même; et c'était une sombre satisfaction, le besoin de s'évader de ce cauchemar, de les voir enfin, ces Prussiens, qu'on était venu chercher, et devant lesquels on fuyait depuis tant de mortelles heures! On allait donc leur envoyer des coups de fusil, s'alléger de ces cartouches qu'on avait apportées de si loin, sans en brûler une seule! Cette fois, tous le sentaient, c'était l'inévitable bataille.
Mais le canon de Bazeilles tonnait plus haut, et Jean, debout, écoutait.
-Où tire-t-on?
-Ma foi, répondit Maurice, ça m'a l'air d'être vers la Meuse... Seulement, le diable m'emporte si je me doute où je suis.
-Écoute, mon petit, dit alors le caporal, tu ne vas pas me quitter, parce que, vois-tu, il faut savoir, si l'on ne veut pas attraper de mauvais coups... Moi, j'ai déjà vu ça, j'ouvrirai l'oeil pour toi et pour moi.
L'escouade, cependant, commençait à grogner, fâchée de ne pouvoir se mettre sur l'estomac quelque chose de chaud. Pas possible d'allumer du feu, sans bois sec, et avec un sale temps pareil! Au moment même où s'engageait la bataille, la question du ventre revenait, impérieuse, décisive. Des héros peut-être, mais des ventres avant tout. Manger, c'était l'unique affaire; et avec quel amour on écumait le pot, les jours de bonne soupe! Et quelles colères d'enfants et de sauvages, quand le pain manquait!
-Lorsqu'on ne mange pas, on ne se bat pas, déclara Chouteau. Du tonnerre de Dieu, si je risque ma peau aujourd'hui!
Le révolutionnaire revenait chez ce grand diable de peintre en bâtiments, beau parleur de Montmartre, théoricien de cabaret, gâtant les quelques idées justes, attrapées çà et là, dans le plus effroyable mélange d'âneries et de mensonges.
-D'ailleurs, continua-t-il, est-ce qu'on ne s'est pas foutu de nous, à nous raconter que les Prussiens crevaient de faim et de maladie, qu'ils n'avaient même plus de chemises et qu'on les rencontrait sur les routes, sales, en guenilles comme des pauvres?
Loubet se mit à rire, de son air de gamin de Paris, qui avait roulé au travers de tous les petits métiers des halles.
-Ah! ouiche! C'est nous autres qui claquons de misère, et à qui on donnerait un sou, quand nous passons avec nos godillots crevés et nos frusques de chienlits... Et leurs grandes victoires donc! Encore de jolis farceurs, lorsqu'ils nous racontaient qu'on venait de faire Bismarck prisonnier et qu'on avait culbuté toute une armée dans une carrière... Non, ce qu'ils se sont foutus de nous!
Pache et Lapoulle, qui écoutaient, serraient les poings, en hochant furieusement la tête. D'autres, aussi, se fâchaient, car l'effet de ces continuels mensonges des journaux avait fini par être désastreux. Toute confiance était morte, on ne croyait plus à rien. L'imagination de ces grands enfants, si fertile d'abord en espérances extraordinaires, tombait maintenant à des cauchemars fous.
-Pardi! ce n'est pas malin, reprit Chouteau, ça s'explique, puisque nous sommes vendus... Vous le savez bien tous.
La simplicité paysanne de Lapoulle s'exaspérait chaque fois à ce mot.
-Oh! vendus, faut-il qu'il y ait des gens canailles!
-Vendus, comme Judas a vendu son maître, murmura Pache, que hantaient ses souvenirs d'histoire sainte.
Chouteau triomphait.
-C'est bien simple, mon Dieu! On sait les chiffres... Mac-Mahon a reçu trois millions, et les autres généraux chacun un million, pour nous amener ici... Ca s'est fait à Paris, le printemps dernier; et, cette nuit, ils ont tiré une fusée, histoire de dire que c'était prêt, et qu'on pouvait venir nous prendre.
Maurice fut révolté par la stupidité de l'invention. Autrefois, Chouteau l'avait amusé, presque conquis, grâce à sa verve faubourienne. Mais, à présent, il ne tolérait plus ce pervertisseur, ce mauvais ouvrier qui crachait sur toutes les besognes, afin d'en dégoûter les autres.
-Pourquoi dites-vous des absurdités pareilles? cria-t-il. Vous savez bien que ce n'est pas vrai.
-Comment, pas vrai? ... Alors, maintenant, c'est pas vrai que nous sommes vendus? ... Ah! dis donc, toi l'aristo! est-ce que tu en es, de la bande à ces sales cochons de traîtres?
Il s'avançait, menaçant.
-Tu sais, faudrait le dire, monsieur le bourgeois, parce que, sans attendre ton ami Bismarck, on te ferait tout de suite ton affaire.
Les autres, de même, commençaient à gronder, et Jean crut devoir intervenir.
-Silence donc! je mets au rapport le premier qui bouge!
Mais Chouteau, ricanant, le hua. Il s'en fichait pas mal de son rapport! Il se battrait ou il ne se battrait pas, à son idée; et il ne fallait plus qu'on l'embêtât, parce qu'il n'avait pas des cartouches que pour les Prussiens. À présent que la bataille était commencée, le peu de discipline, maintenue par la peur, s'effondrait: Qu'est-ce qu'on pouvait lui faire? Il filerait, dès qu'il en aurait assez. Et il fut grossier, excitant les autres contre le caporal, qui les laissait mourir de faim. Oui, c'était sa faute, si l'escouade n'avait rien mangé depuis trois jours, tandis que les camarades avaient eu de la soupe et de la viande. Mais monsieur était allé se goberger avec l'aristo chez des filles. On les avait bien vus, à Sedan.
-Tu as boulotté l'argent de l'escouade, ose donc dire le contraire, bougre de fricoteur!
Du coup, les choses se gâtèrent. Lapoulle serrait les poings, et Pache, malgré sa douceur, affolé par la faim, voulait qu'on s'expliquât. Le plus raisonnable fut encore Loubet, qui se mit à rire, de son air avisé, en disant que c'était bête de se manger entre Français, lorsque les Prussiens étaient là. Lui, n'était pas pour les querelles, ni à coups de poing, ni à coups de fusil; et, faisant allusion aux quelques centaines de francs qu'il avait touchées, comme remplaçant militaire, il ajouta:
-Vrai! s'ils croient que ma peau ne vaut pas plus cher que ça!... Je vais leur en donner pour leur argent.
Mais Maurice et Jean, irrités de cette agression imbécile, répondaient violemment, se disculpaient, lorsqu'une voix forte sortit du brouillard.
-Quoi donc? quoi donc? quels sont les sales pierrots qui se disputent?
Et le lieutenant Rochas parut, avec son képi jauni par les pluies, sa capote où manquaient des boutons, toute sa maigre et dégingandée personne dans un pitoyable état d'abandon et de misère. Il n'en était pas moins d'une crânerie victorieuse, les yeux étincelants, les moustaches hérissées.
-Mon lieutenant, répondit Jean hors de lui, ce sont ces hommes qui crient comme ça que nous sommes vendus... Oui, nos généraux nous auraient vendus...
Dans le crâne étroit de Rochas, cette idée de trahison n'était pas loin de paraître naturelle, car elle expliquait les défaites qu'il ne pouvait admettre.
-Eh bien! qu'est-ce que ça leur fout d'être vendus? ... Est-ce que ça les regarde? ... Ca n'empêche pas que les Prussiens sont là et que nous allons leur allonger une de ces raclées dont on se souvient.