Debout, sans pouvoir comprendre, Rochas n'avait pas fait un mouvement pour fuir. Il attendait, il bégaya:
-Eh bien! quoi donc? quoi donc?
Cela ne lui entrait pas dans la cervelle, que ce fût la défaite encore. On changeait tout, même la façon de se battre. Ces gens n'auraient-ils pas dû attendre, de l'autre côté du vallon, qu'on allât les vaincre? On avait beau en tuer, il en arrivait toujours. Qu'est-ce que c'était que cette fichue guerre, où l'on se rassemblait dix pour en écraser un, où l'ennemi ne se montrait que le soir, après vous avoir mis en déroute par toute une journée de prudente canonnade? Ahuri, éperdu, n'ayant jusque-là rien compris à la campagne, il se sentait enveloppé, emporté par quelque chose de supérieur, auquel il ne résistait plus, bien qu'il répétât machinalement, dans son obstination:
-Courage, mes enfants, la victoire est là-bas!
D'un geste prompt, cependant, il avait repris le drapeau. C'était sa pensée dernière, le cacher, pour que les Prussiens ne l'eussent pas. Mais, bien que la hampe fût rompue, elle s'embarrassa dans ses jambes, il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la mort, il arracha la soie du drapeau, la déchira, cherchant à l'anéantir. Et ce fut à ce moment que, frappé au cou, à la poitrine, aux jambes, il s'affaissa parmi ces lambeaux tricolores, comme vêtu d'eux. Il vécut encore une minute, les yeux élargis, voyant peut-être monter à l'horizon la vision vraie de la guerre, l'atroce lutte vitale qu'il ne faut accepter que d'un coeur résigné et grave, ainsi qu'une loi. Puis, il eut un petit hoquet, il s'en alla dans son ahurissement d'enfant, tel qu'un pauvre être borné, un insecte joyeux, écrasé sous la nécessité de l'énorme et impassible nature. Avec lui, finissait une légende.
Tout de suite, dès l'arrivée des Prussiens, Jean et Maurice avaient battu en retraite, d'arbre en arbre, en protégeant le plus possible Henriette, derrière eux. Ils ne cessaient pas de tirer, lâchaient un coup, puis gagnaient un abri. En haut du parc, Maurice connaissait une petite porte, qu'ils eurent la chance de trouver ouverte. Vivement, ils s'échappèrent tous les trois. Ils étaient tombés dans une étroite traverse qui serpentait entre deux hautes murailles. Mais, comme ils arrivaient au bout, des coups de feu les firent se jeter à gauche, dans une autre ruelle. Le malheur voulut que ce fût une impasse. Ils durent revenir au galop, tourner à droite, sous une grêle de balles. Et, plus tard, jamais ils ne se souvinrent du chemin qu'ils avaient suivi. On se fusillait encore à chaque angle de mur, dans ce lacis inextricable. Des batailles s'attardaient sous les portes charretières, les moindres obstacles étaient défendus et emportés d'assaut, avec un acharnement terrible. Puis, tout d'un coup, ils débouchèrent sur la route du fond de Givonne, près de Sedan.
Une dernière fois, Jean leva la tête, regarda vers l'ouest, d'où montait une grande lueur rose; et il eut enfin un soupir de soulagement immense.
-Ah! ce cochon de soleil, le voilà donc qui se couche!
D'ailleurs, tous les trois galopaient, galopaient, sans reprendre haleine. Autour d'eux, la queue extrême des fuyards coulait toujours à pleine route, d'un train sans cesse accru de torrent débordé. Quand ils arrivèrent à la porte de Balan, ils durent attendre, au milieu d'une bousculade féroce. Les chaînes du pont- levis s'étaient rompues, il ne restait de praticable que la passerelle pour les piétons; de sorte que les canons et les chevaux ne pouvaient passer. À la poterne du château, à la porte de la cassine, l'encombrement, disait-on, était plus effroyable encore. C'était l'engouffrement fou, tous les débris de l'armée roulant sur les pentes, venant se jeter dans la ville, y tomber avec un bruit d'écluse lâchée, comme au fond d'un égout. L'attrait funeste de ces murs achevait de pervertir les plus braves.
Maurice avait pris Henriette entre ses bras; et, frémissant d'impatience:
-Ils ne vont pas fermer la porte au moins, avant que tout le monde soit rentré.
Telle était la crainte de la foule. À droite, à gauche, cependant, des soldats campaient déjà sur les talus; tandis que, dans les fossés, des batteries, un pêle-mêle de pièces, de caissons et de chevaux était venu s'échouer.
Mais des appels répétés de clairons retentirent, suivis bientôt de la sonnerie claire de la retraite. On appelait les soldats attardés. Plusieurs arrivaient encore au pas de course, des coups de feu éclataient, isolés, de plus en plus rares, dans le faubourg. Sur la banquette intérieure du parapet, on laissa des détachements, pour défendre les approches; et la porte fut enfin fermée. Les Prussiens n'étaient pas à plus de cent mètres. On les voyait aller et venir sur la route de Balan, en train d'occuper tranquillement les maisons et les jardins.
Maurice et Jean, qui poussaient devant eux Henriette, pour la protéger des bourrades, étaient rentrés parmi les derniers dans Sedan. Six heures sonnaient. Depuis près d'une heure déjà, la canonnade avait cessé. Peu à peu, les coups de fusil isolés eux- mêmes se turent. Alors, du vacarme assourdissant, de l'exécrable tonnerre qui grondait depuis le lever du soleil, rien ne demeura, qu'un néant de mort. La nuit venait, tombait à un lugubre, un effrayant silence.
VIII
Vers cinq heures et demie, avant la fermeture des portes, Delaherche était de nouveau retourné à la Sous-Préfecture, dans son anxiété des conséquences, maintenant qu'il savait la bataille perdue. Il resta là pendant près de trois heures, à piétiner au travers du pavé de la cour, guettant, interrogeant tous les officiers qui passaient; et ce fut ainsi qu'il apprit les événements rapides: la démission envoyée, puis retirée par le général de Wimpffen, les pleins pouvoirs qu'il avait reçus de l'empereur, pour aller obtenir, du grand quartier Prussien, en faveur de l'armée vaincue, les conditions les moins fâcheuses, enfin la réunion d'un conseil de guerre, chargé de décider si l'on devait essayer de continuer la lutte, en défendant la forteresse. Durant ce conseil, où se trouvaient réunis une vingtaine d'officiers supérieurs, et qui lui parut durer un siècle, le fabricant de drap monta plus de vingt fois les marches du perron. Et, brusquement, à huit heures un quart, il en vit descendre le général de Wimpffen très rouge, les yeux gonflés, suivi d'un colonel et de deux autres généraux. Ils sautèrent en selle, ils s'en allèrent par le pont de Meuse. C'était la capitulation acceptée, inévitable.
Delaherche, rassuré, songea qu'il mourait de faim et résolut de retourner chez lui. Mais, dès qu'il se retrouva dehors, il demeura hésitant, devant l'encombrement effroyable qui avait achevé de se produire. Les rues, les places étaient gorgées, bondées, emplies à un tel point d'hommes, de chevaux, de canons, que cette masse compacte semblait y avoir été entrée de force, à coups de quelque pilon gigantesque. Pendant que, sur les remparts, bivouaquaient les régiments qui s'étaient repliés en bon ordre, les débris épars de tous les corps, les fuyards de toutes les armes, une tourbe grouillante avait submergé la ville, un entassement, un flot épaissi, immobilisé, où l'on ne pouvait plus remuer ni bras ni jambes. Les roues des canons, des caissons, des voitures innombrables, s'enchevêtraient. Les chevaux fouaillés, poussés dans tous les sens, n'avaient plus la place pour avancer ou reculer. Et les hommes, sourds aux menaces, envahissaient les maisons, dévoraient ce qu'ils trouvaient, se couchaient où ils pouvaient, dans les chambres, dans les caves. Beaucoup étaient tombés sous les portes, barrant les vestibules. D'autres, sans avoir la force d'aller plus loin, gisaient sur les trottoirs, y dormaient d'un sommeil de mort, ne se levant même pas sous les pieds qui leur meurtrissaient un membre, aimant mieux se faire écraser que de se donner la peine de changer de place.