Alors ?
Le jaune ?
Le marron ?
0 :59, 0 :58…
Quelle angoisse ! Et voilà que je commençais à manquer d’air ! Comme il fallait prendre une décision, j’ai opté pour la couleur que je préférais : en l’occurrence, pas le marron, qu’avec Atika nous détestons autant que la cervelle de veau.
0 :45… j’ai fermé les yeux en appuyant sur le bouton jaune.
Contre toute attente, il ne s’est rien produit du tout. Si ce n’est que le compteur est resté figé à 0 :44.
À bout de souffle, je suis remontée à la surface comme un bouchon.
Quand j’ai regagné le rivage une demi-heure plus tard, je tremblais encore de peur ou d’émotion. J’avais le cœur chaviré, le cerveau dans le coton après ces apnées répétées. Pita n’était pas réapparu, la pirogue était vide et j’avais dû rentrer seule en pagayant, désemparée.
Tobby m’a accueillie en jappant joyeusement au milieu des manchots : complètement à côté de la plaque, celui-là… J’allais m’écrouler en larmes, et puis j’ai aperçu une forme au loin, au bord du rivage. La silhouette d’un homme…
Je ne distinguais pas son visage, mais il titubait dans les flots. Incapable de marcher, il s’est effondré sur le sable et est resté là un moment, inerte. Pita ?
J’ai couru du mieux que je pouvais, le labrador à mes trousses. Moi aussi je titubais, en proie à l’ivresse des fonds ou au mal de terre. Il y avait un autre homme allongé dans l’écume, immobile : l’homme-grenouille. Il n’avait plus de bouteille ni de masque et semblait évanoui.
Tobby a alors stoppé sa course. Pas moi : le colosse qui venait de se relever avait une longue estafilade sanguinolente sur le poitrail et le visage couvert de tatouages… Pita. Pita Witkaire.
Tel un cachalot aux prises avec un calamar géant, il avait disparu dans les fonds marins pour un combat dont il était ressorti vainqueur. Combien de minutes était-il resté en apnée, je ne le savais pas : mais le guerrier maori avait refusé de lâcher sa proie, il l’avait poursuivie jusqu’à ce qu’elle s’avoue vaincue et l’avait ramenée par la peau du cou. À bout de forces, ils avaient dérivé et s’étaient finalement échoués sur la plage.
— Are you O.K. ? a demandé le Maori, épuisé.
Le sang coulait de son torse puissant, il ne semblait pourtant pas souffrir. Je lui ai fait signe que oui, j’allais bien.
À ses pieds, l’homme-grenouille reprenait vie. Il a recraché de l’eau de ses poumons, manquant s’étrangler… Ce n’est pas pour dire, mais je n’avais pas du tout pitié de lui.
Le lieutenant Cooper grommelait derrière ses lunettes noires. Je ne savais pas s’il pensait à sa femme, en tout cas il continuait à fumer comme un malade.
Il avait commencé par interroger le plongeur au poste de police de Tryphena, et là, l’avait forcé à avouer ce qu’il savait. Mike Dowell, c’était le nom de l’homme-grenouille, avait été chargé de dynamiter une partie du récif. But de l’opération : abîmer la barrière de corail, de telle sorte qu’elle n’offre plus aucun intérêt écologique. À la suite de quoi, la demande de protection engagée par ma mère serait rejetée et l’on pourrait exploiter le précieux uranium sans qu’aucun gêneur ne vienne fourrer son nez là-dedans.
Cooper avait remonté toute la filière.
Voyant que l’Organisation s’intéressait à la barrière de corail, les commanditaires de l’opération avaient commencé par envoyer des bateaux de pêche chargés de détériorer le site. Le dauphin cher à Pita avait été tué lors de ces premiers dynamitages. Mais ma mère était revenue et, malgré les dégâts causés, avait insisté pour préserver le récif. On avait alors trafiqué son ULM ; par miracle, la géographe avait réussi à se poser en catastrophe.
La police s’en mêlant, les recherches s’orientant autour de Jonah Tamu, on avait dépêché en urgence un plongeur professionnel, Mike Dowell, chargé de détruire l’essentiel de l’écosystème.
Car l’ancien chef maori était aussi dans le coup : le notaire avait cédé les droits de pêche des Maoris autour de la barrière de corail en son nom de chef, alors que ces droits appartenaient à la communauté maorie entière. En fouillant dans ses comptes en banque, Cooper avait trouvé une commission occulte (un dessous-de-table, c’est comme ça qu’on appelle l’argent versé en douce) de trois cent mille dollars : de quoi passer une confortable retraite et couvrir sa pie blonde de bijoux…
Quant aux commanditaires de ce sabotage, le lieutenant Cooper avait des noms, des numéros de téléphone, qui correspondaient à une multinationale spécialisée dans l’extraction de matières fossiles. Une banque d’affaires semblait aussi impliquée. L’uranium représentait pour eux des tas d’or gris, qu’importaient les moyens de l’obtenir.
En attendant d’en savoir plus, Cooper avait fait transférer le notaire et le plongeur à la prison d’Auckland. L’enquête ne faisait que commencer : il faudrait interroger toutes les personnes incriminées, remonter la filière, établir les preuves, etc.
— Mais comptez sur moi pour mettre tout ça en prison, a-t-il dit avec une joie mauvaise.
J’étais d’accord. Pulvériser un des derniers massifs coralliens indispensables à la vie de l’océan pour exploiter de l’uranium susceptible de fabriquer des bombes atomiques et faire sauter la planète… belle mentalité, il n’y avait pas à dire.
Avant de partir, Cooper a posé son regard tourmenté sur moi. Ça me faisait bizarre de le quitter. J’ai pensé à sa femme, qu’il ne voyait plus mais dont il gardait l’alliance. Je me demandais s’il la reverrait un jour…
— Je ne sais pas si c’est par hasard que toi et Pita vous êtes tombés sur le plongeur, a-t-il dit dans un mauvais français.
— Ah oui ? j’ai rétorqué, intriguée. Vous croyez que ce sont les esprits maoris qui nous ont guidés jusqu’à la dynamite ?
— Tu demanderas au chef maori…
J’ai repensé aux drôles de rêves que j’avais faits, au mauvais pressentiment…
— En tout cas, a-t-il fait, bravo pour ta partie de plongée : tu es une vraie froggie !
Les grenouilles… c’est comme ça que les Britanniques appellent les Français. J’ai souri avec Cooper ; c’était la première fois que ça lui arrivait et ça lui allait bien.
— C’est vrai, a renchéri mon père : pour un chaton, tu te débrouilles bien dans l’eau !
J’avais envie de lui dire qu’à force de grandir j’étais devenue un tigre, mais il ne m’aurait pas crue, et Cooper claquait la portière du 4 x 4. Comme on n’allait plus se revoir, je n’ai pas pu résister :
— Dites… pourquoi vous gardez votre alliance, si vous n’êtes plus marié avec votre femme ?
Il a écrasé sa cigarette contre la portière.
— Parce que je vais la redemander en mariage, a-t-il dit, avant de disparaître dans un grand nuage de poussière.
Avec ses lunettes noires, impossible de savoir s’il disait vrai ou s’il faisait lui aussi partie de la tribu des toc toc…
Épilogue
Nous sommes restés une semaine de plus sur l’île de Great Barrier, franchement moins mouvementée que la première — ça commençait à faire beaucoup pour un pays soi-disant parmi les plus paisibles du monde…
On a changé les plâtres de maman : les nouveaux, en résine, lui ont permis de bouger un peu mieux, puis de faire quelques pas. Elle pourrait bientôt prendre l’avion.
Comme c’était une femme têtue, elle a profité de la présence de son amoureux transi pour boucler son dossier : elle dictait, mon père tapait sur l’ordinateur, si bien qu’en quatre jours ils ont achevé le travail et envoyé la demande de sauvegarde du récif à l’Organisation.