Baehr s’était intégré à la société de Rome et rendait des visites en ville. Il m’entraînait au caffè Greco, je finis par connaître du monde. Pour lui faire plaisir, je traînais de plus en plus souvent dans les ruelles autour du Panthéon, mais j’aurais préféré être chez moi à peindre.
Rome se partageait alors entre plusieurs sociétés secrètes. C’était la ville la plus dissimulatrice qui se pouvait voir. Tous les Romains s’habillaient couleur de muraille. On complotait universellement. Les artistes ne faisaient pas exception, l’esprit rapin en plus. Ce n’étaient ni la maçonnerie ni la charbonnerie, qui étaient choses sérieuses, dont on avait peur, mais des sociétés pour rire et pour boire qui se donnaient des airs de conspiration. Il y avait l’Académie chocolatine et la confrérie des porteurs d’eau chaude. Je fus initié, parrainé par Caruelle d’Aligny, à la plus muséophilique de toutes, la « Société antonine », qui comptait déjà, me dit Caruelle, bon nombre de peintres dont il m’énuméra les noms. Edouard Bertin avait été initié à son précédent voyage et faisait figure d’ancien. Je fus fier de l’honneur, grisé par la cérémonie qui me parut calquée sur celle qui fait de monsieur Jourdain le Mamamouchi que l’on sait. Mais le but de l’association était sérieux, un peu païen, quoique sans grand danger pour l’âme. La Société antonine prescrivait à ses membres la lecture du Manuel d’Epictète. Imaginez avec quelle peine je m’attelais à la tâche — avec deux traductions différentes. Une fois l’ouvrage digéré, ce n’était rien. Essayez un peu de vivre selon le Manuel d’Epictète. Je voulus m’y mettre, je trébuchais au bout de cinq jours, à moitié mort de faim, perdant le sommeil, harcelé de désirs insoupçonnés qu’avaient fait naître dans mon pauvre corps mille privations saugrenues. Je n’ai pas recommencé. Pourtant, cette farce en forme de turquerie fut l’origine du bonheur de ma vie. Ce fut mon sacre de Napoléon.
Caruelle me conduisit de nuit dans d’anciennes excavations où un groupe d’hommes en masques noirs, à l’ancienne mode de Venise, nous attendait, armés de lampes sourdes. L’entrée ressemblait, les fumigations en moins, à l’antre de la Sibylle. Une odeur de laurier-sauce s’y répandait. On ne me banda pas les yeux. Le Maître, qui prononça en allemand quelques paroles inintelligibles pour moi, avec des accents de mélodrame, me confia à celui qui devait me conduire dans le sanctuaire. Sans un mot, dans une sérénité de cathédrale, je vis s’avancer, yeux riboulants et rictus de tueur à gages, mon psychopompe. Le Grand Maître disparut dans un nuage d’encens bleuté. Mon nouveau guide, sous ses dehors malcommodes, se fit la meilleure pâte du monde. Il parlait parfaitement français, avec l’accent de Marseille ; c’était un noir des Antilles qui avait vécu, durant les années précédentes, à Paris. Des noirs, je n’en avais jamais vus. Costumé comme un Mameluk, au prix d’un curieux à-peu-près historique et géographique, le cimeterre au côté, celui-ci semblait s’être entortillé dans les rideaux d’un salon de mauvais goût. L’homme était de proportions colossales, aussi le fils de marchande de nouveautés que je suis n’osa-t-il pas lui faire la moindre remarque sur son style d’élégance. Il avait l’air plutôt bavard et décidé à faire connaissance. Son sabre, toutes ces pendocheries d’oripeaux me rendaient circonspect, et je mimais le mutisme des néophytes impressionnés d’approcher de redoutables mystères. Il me dit qu’il s’appelait Joseph, comme le très-chaste époux de la Sainte Vierge, comme le conseiller du cardinal de Richelieu, comme feu l’empereur d’Autriche, et qu’il avait bien connu quelques peintres. Je ne lui demandai pas lesquels. Je craignais qu’il ne commençât les anecdotes : je n’avais guère fréquenté de peintres à Paris, lui non plus sans doute, il fabulait pour se faire écouter, et la conversation aurait été difficile à soutenir. Il parlait pour deux, enchaînant sur la campagne d’Egypte qu’il n’avait pas dû faire. Il me fatiguait. Je sentais le bavard depuis le début. Je voulais bien être initié, mais pas faire la conversation avec ce Roustan de carnaval. Et puis, je ne sais pourquoi, malgré la farce, il me faisait impression. Je l’imaginais assez bien sacrifiant des chats. Il me regardait avec l’intensité d’un magicien prêt à me faire disparaître. Je traversais avec lui une suite de salles creusées dans le roc, plongées dans l’obscurité. Je tremblais, mais c’est qu’il faisait un froid de glacière dans ces vieilles carrières. J’étais au royaume des Ombres. Nous arrivâmes dans une chambre qui singeait les palais d’Orient : lourds tapis turcs, narghileh dont les vapeurs me firent tousser, plateaux de cuivre repoussé comme dans les bazars, murs tendus de papier peint qui imitait le cuir de Cordoue, un tonneau, des lampes de sanctuaire rouges et blanches achetées chez le fournisseur du pape. On avait ménagé dans cette caverne de voleurs, une sorte de petite tribune de velours, un musée d’art. Dominant le tout, un buste de Marc Aurèle en plâtre, au nez cassé, éclairé à la bougie noire. Sur le papier peint, toute une collection de tableaux ridicules : Achille et la tortue, le profil fuyant de La Fayette en émigration, des caricatures anglaises contre le pape, une Mise au tombeau d’après Raphaël, une Cascatelle de Tivoli — où n’y en a-t-il pas ? — , des dessins obscènes… Tout avait un sens scabreux que m’expliqua Joseph avec sa verve du vieux port :
« Voici le grand éspectacle géographicophilosophique de l’Histoire du Genre humain racontée, du point de vue cosmopolitique, par la peinture et la gravure. Attention, je commence… Napoléon le Grand est mort à Sainte-Hélène. Il s’était marié deux fois. Ce portrait est celui de sa seconde femme, l’impératrice autrichienne qui s’est trouvé depuis un amant borgne et chauve. Mais je veux te montrer une encore plus belle femme, ni blonde ni brune ni rousse, que l’Empereur n’a pas eue dans son lit, ni moi non plus. Elle a été coloriée par un peintre que j’ai connu, figure-toi, moi Joseph, quand je demeurais à Paris. Ce tableau, il est à moi, et je permets, au nom de l’honorable Société antonine, que tu le vénères. Tu vas voir, c’est tapé. »