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Je n’ose écrire ici les commentaires salaces qu’il ajouta, et sur le modèle et sur le peintre. Ce Joseph avait son franc-parler. Il me montra enfin le seul vrai tableau que l’on cachait ici. Au fond, se trouvait une niche, avec un rideau rouge. On se serait cru dans une maison de rendez-vous. Mon cicérone noir écarta d’un coup le voile en tirant sur un cordon. Le tableau, sans cadre, apparut, posé sur le damas pourpre.

Ce fut la seule fois où je me suis trouvé devant La Dormeuse de Naples ; elle me parut prodigieuse. Elle était signée en petites lettres bleues ombrées de noir :

J.A.D. INGRES FACIEBAT.

Une femme, au corps souple et sec, à la lèvre fraîche, une peau que l’on sentait douce, un parfum qui, croyait-on, remplissait l’air tout autour d’elle. Pas d’idéalisation, pas d’invention : une femme réelle, avec une petite tache brune sur le mollet. Les détails les plus intimes s’y voyaient. Jamais un peintre n’avait aussi franchement osé cela. Le nu le plus nu qui se puisse. La réalité même. Le contraire de la grande Odalisque, cette orientale parisienne à laquelle personne ne peut croire, et qui ne m’a jamais ému, si ce n’est par le bleu des étoffes sur lesquelles Ingres l’a placée. Pourquoi appelait-on celle-ci La Dormeuse ? Sa pose alanguie, ses mains derrière elle, dans ses cheveux, montraient-elles qu’elle s’éveillait ? Je ne crois pas. Elle ne semblait pas dormir, ni s’y préparer, ni rêver, avec ses yeux ouverts et qui regardaient droit. Cela aussi vous saisissait. Un regard franc, un peu triste, nullement las, qui ne dissimulait rien. Ses cheveux — Joseph ne mentait pas — noirs avec des reflets roux, lui donnaient curieusement un visage de blonde. La bouche grande et sans sourire, la tête un peu plus colorée que le corps. Un visage d’adolescente qui se promène sous le soleil. Mon soleil de Rome. Elle vous fixait, comme si elle n’avait pas été nue. Je voulus savoir si l’on identifiait le modèle, et ce qu’elle était devenue. Saint Joseph le Maure, en bâillant, me répondit qu’elle était morte à Rome. C’est du moins ce qu’il fallait croire, continua-t-il mezzo voce. Mais la véritable histoire, ajouta mon cicérone, baissant encore la voix, qui expliquait que l’on ait ainsi dissimulé La Dormeuse, c’est que l’on disait qu’elle représentait la reine de Naples, Caroline Murât, née Bonaparte comme nul ne l’ignore. « Et tu sais bien que Napoléon le Grand couchait avec sa sœur Pauline, mais jamais avec sa sœur Caroline ni avec sa sœur Lisette. D’où l’expression : pas de ça Lisette. ». Jamais entendu cela, mais la phrase m’est restée en souvenir de Joseph le Maure. Le scandale causé par le tableau avait été grand, mais la révolution parthénopéenne et la chute de Napoléon avaient fait plus de bruit encore sur la face du globe, et l’on n’avait plus parlé de cette affaire. Quand Canova avait sculpté Pauline Bonaparte, l’autre sœur, sur laquelle Joseph avait des lumières que l’Histoire n’a pas, nue, en « Vénus Victorieuse », on n’avait pas trop hurlé, le prétexte antique y était — et quand on avait demandé à la princesse si cela ne l’avait pas gênée de poser ainsi, elle avait spirituellement répondu : « Il y avait du feu dans l’atelier. » Plus personne n’avait rien osé dire. Le tableau de ma Vénus dormeuse, saisi au palais par l’émeute, était sans doute entré alors dans le butin de notre société antonine. C’est du moins ainsi que je reconstitue ses pérégrinations. On m’a dit ensuite, quand j’ai voulu, des années plus tard, retrouver trace du tableau, qu’il en existait une seconde version. Mais peut-être a-t-on confondu. On l’aurait vue dans l’atelier de Géricault, puis dans la maison de monsieur de Balzac, rue Fortunée. Mais je ne crois pas cela possible. Géricault devait détester Ingres, et Balzac ne fut jamais assez riche pour acquérir un tableau de lui. Il se contentait d’écrire au charbon, dans sa maison de Ville-d’Avray, devant laquelle je suis passé, dans des cadres vides, « Ici un superbe Raphaël », « À cette place, mon beau Giorgione ».

Il collectionnait comme il écrivait ses romans. Et puis surtout, Ingres n’aurait pas osé faire deux versions d’un tel chef-d’œuvre. Ou alors, n’était-ce pas la vraie Dormeuse de Naples que l’on me montra à Rome en 1825 ? Peu m’importe, la seule Dormeuse de Naples que je veuille conserver se trouve dans mes souvenirs et je la regarde quand je veux. Il me suffit de fermer les yeux.

C’est ce que je fis, au moment même où la contemplation cessa. Vêtus de bure et brandissant des torches aveuglantes, dix hommes entrèrent dans la pièce. Le conseil des Dix de l’ancienne république de Venise, avec des poignards comme dans l’Angelo tyran de Padoue que Victor Hugo écrira ensuite. La France importait son Italie en Italie. Ils firent cercle en un instant. Le rideau rouge retomba. Ils chantèrent en grec ou en chinois une chanson à boire dont je ne compris pas un mot, relevèrent leurs capuchons. Le tonneau fut en perce, j’étais des leurs.

Peu m’importait de devoir vivre désormais dans Rome comme un empereur de la dynastie des Antonins. J’étais peintre, peu philosophe, humaniste de village, initié à des mystères qui me procuraient les amis que je me serais faits de toute manière. Il n’y avait pas de quoi inquiéter la police du Pontife, qui devait d’ailleurs peu se soucier de ces artistes conspirateurs en robes de chambre dans les carrières. Nous n’avions même pas sacrifié de chat. On ne m’avait pas coiffé du turban vert. Je n’avais pas reçu de pantoufles pointues. J’étais un peu déçu. Restait La Dormeuse, choisie, je ne sais par qui, par le Grand Maître ou par Joseph le Maure, pour être le moment le plus captivant de l’initiation. On ne devait pas la voir comme une œuvre d’art, mais plutôt lui donner quelque sens égrillard — qu’elle n’avait pas, même dans ce redoutable environnement. C’est elle qui, selon un vrai rite antique, à l’insu de mes commensaux de théâtre, avait fait de moi un homme. Un frère en sommeil amoureux.

On n’a jamais plus voulu que je la voie.

Je me suis mis à la chercher. Je ne savais pas si je cherchais le tableau, pour le revoir comme la plus parfaite peinture qui soit. Si je cherchais le modèle, pour lui dire que je l’aimais — mais j’aimais en fait la peinture et courais le risque d’être déçu. J’étais jeune, je ne pensais pas si loin. J’interrogeais Caruelle, Edouard Bertin, l’incompréhensible Russe, qui ne savaient rien. Je me jetais à corps perdu dans la quête de la Dormeuse — car c’était dans mes propres œuvres, terminées jour après jour, empilées dans ma malle, que je la cherchais le mieux.

Quelle chance Ingres avait eue de faire cette œuvre aussi belle que la nature ! Moi que le soleil désespérait, que la campagne laissait impuissant. Lui, était arrivé : il se mesurait au plus difficile, le corps d’une femme à la beauté si pure, il avait réussi. Moi, je me heurtais aux portes des granges, aux clochers, aux moulins, aux nuages, aux ruines, aux cailloux et aux arbres et, à chaque fois, j’étais battu. Le soleil donnait la beauté à tout, il n’entrait que mal, comme à regret, dans mes peintures.