Tout de suite, Alexandra s’y sentit chez elle, d’autant que chaque jour un fleuriste venait renouveler les bouquets du salon et que la cuisine de l’hôtel, œuvre du maître Gimon, successeur du grand Escoffier, était exquise. Quant à tante Amity, qui soutenait initialement son frère et le Continental, il lui suffit d’un soir pour passer dans le camp ennemi avec armes et bagages.
En effet, Olivier Dabescat renseigné par Antoine ne lui servit-il pas, à la fin de son premier dîner, une bouteille de vieux porto provenant des caves de Thomas Jefferson lorsque avant la Révolution il était ambassadeur des jeunes États-Unis auprès du roi Louis, seizième du nom ? Sans se demander comment il avait pu dénicher pareille merveille, tante Amity but son porto comme elle eût communié ; avec ferveur, elle exigea que le flacon lui fût réservé, ce qui allait de soi, mais aussi qu’une fois vide on le lui remît afin qu’elle pût le faire monter sur un socle en bronze doré. Ce qu’elle fit d’ailleurs pour la plus grande stupeur de la femme de chambre quand l’étrange objet d’art prit place dans sa chambre sous un globe de verre comme la couronne virginale d’une mariée. Le tout étant destiné à prendre par la suite le chemin de Philadelphie.
Autre charme du Ritz pour des femmes coquettes, élégantes et riches, il se situait au cœur même de cette Mecque de la mode parisienne que représentaient la place Vendôme, la rue de la Paix et une ou deux rues adjacentes. Outre de fabuleux joailliers comme Cartier et Boucheron, on y trouvait les couturiers Paquin, Poucet et ce fameux Worth qui, lancé par la princesse de Metternich, avait habillé l’impératrice Eugénie. Il y avait aussi Caroline Reboux, reine des modistes et modiste des reines. Sur la place même œuvraient Martial et Armand, Dœillet, les sœurs Ney et aussi Charvet, roi de la mode masculine et tailleur du prince de Galles. Quant à l’inaccessible et fantasque Jeanne Lanvin, elle triomphait auprès du sellier Hermès faubourg Saint-Honoré où trônait aussi le parfumeur Roger et Gallet alors que son prestigieux confrère Guerlain était installé rue de Rivoli et que Lubin, parfumeur chéri de l’impératrice Joséphine, officiait rue Royale. Si l’on y ajoute quelques prestigieux maîtres verriers comme Lalique, Baccarat, Saint-Louis et les merveilles de l’orfèvrerie Christofle, on peut comprendre à quelle irrésistible tentation Mrs Carrington se trouva confrontée dès qu’elle fut descendue de voiture.
Elle y résista d’autant moins qu’elle n’en avait pas la moindre intention et son appartement s’emplit peu à peu d’objets ravissants tandis que robes, manteaux, tailleurs, chaussures, chapeaux, etc., venaient se ranger dans les placards gainés de Perse fleurie que le bon M. Ritz avait prévus immenses.
Cette agréable proximité allégea de beaucoup la tâche d’Antoine qui réussissait à trouver chaque jour quelques heures de liberté ; d’autant plus que le temps détestable en cette fin de mars le dispensait d’escorter ces dames au Bois de Boulogne pour la rituelle promenade en voiture de l’après-midi et d’emmener le matin Alexandra pédaler sur une bicyclette dans ce même bois. Mais il lui restait les déjeuners, les dîners, les soirées théâtrales et les soupers pour lesquels il se trouvait réquisitionné d’office. Or, après l’année éprouvante qu’il venait de vivre, il ne souhaitait nullement séjourner à Paris. Tous ses rêves se résumaient en un seul : prendre, en gare de Lyon, son cher Méditerranée-Express qui, en quelques heures, le mènerait en Avignon d’où il rejoindrait sans peine Château-Saint-Sauveur, sa demeure familiale sur laquelle veillaient Victoire, sa vieille gouvernante, et son mari Prudent aidés de leurs nièces, les jumelles Mireille et Magali. L’envie fut même si forte, à certains moments, qu’il faillit abandonner Alexandra à son sort et partir sans tambour ni trompette : la seule idée d’endosser chaque soir son habit alors qu’il aimait par-dessus tout son confort et ses pantoufles lui donnait de l’urticaire, mais sa belle Américaine semblait si heureuse et surtout elle rayonnait d’une telle joie de vivre quand, toujours merveilleusement habillée, elle prenait son bras pour entrer dans un restaurant ou une salle de spectacle qu’il ne se sentait pas le courage de lui faire cette peine et chaque jour il remettait au lendemain leur séparation.
Dès sa première apparition à l’Opéra – un lundi, le jour le plus élégant – il ne put s’empêcher d’éprouver un très vif chatouillement d’amour-propre tant Alexandra était superbe. Elle portait, ce soir-là, le lotus d’or avec la robe qu’elle lui avait assortie : plusieurs épaisseurs de mousseline allant du blanc au vert glauque sur un fond argenté et doré qui faisait vivre d’étranges transparences. Les crosses de paradis qui la coiffaient jouaient des mêmes nuances délicates et la masse somptueuse de sa chevelure dorée, coiffée assez lâche de façon à glisser doucement jusqu’au creux de son dos, lui donnait l’air de quelque prêtresse antique. Toutes les jumelles de la salle se braquèrent sur cette beauté inconnue et Antoine, s’il en fut flatté, bénit la présence imposante de miss Forbes, emballée jusqu’aux oreilles de dentelle chocolat et de plumes d’autruche jaune soufre, qui le sauvait du soupçon de sortir une nouvelle et fort affriolante maîtresse : il lui semblait, en effet, reconnaître dans la loge de la princesse de Broglie la silhouette un peu sévère et d’une élégance toute britannique du jeune financier Olivier Dherblay[2]
Heureusement, la loge voisine était celle de la duchesse de Rohan, l’une des rares femmes dont le jugement faisait loi dans la haute société parce qu’à un très grand nom et à une rare finesse, elle joignait une étonnante bonté de cœur et une grande curiosité d’esprit. À l’entracte, il traînerait ses deux Américaines chez la duchesse Herminie. Si elle les accueillait, Alexandra et sa tante prendraient pied d’emblée dans le plus haut du faubourg Saint-Germain… et lui-même réussirait peut-être à rentrer chez lui. Il lui suffirait de faire les présentations d’une voix assez sonore pour que Dherblay n’en perdît pas un mot.
Rassuré sur ce point, il put s’intéresser à ce qui se passait sur la scène où la grande Lucienne Bréval chantait l’Étranger de Vincent d’Indy dont il faut bien dire que la musique eut tendance à endormir tante Amity en dépit de la grande richesse vocale d’une cantatrice qui faisait merveille dans les œuvres de Wagner.
À l’entracte, il se hâta d’arracher ses amies à la contemplation de la salle qu’elles s’apprêtaient, lorgnettes en main, à explorer pour faire la critique des toilettes :
— Venez, dit-il, nous avons une visite à faire.
— Quelle idée ! protesta Alexandra. À New York, je ne quitte jamais ma loge. C’est moi que l’on vient visiter…
— Sans doute mais vous n’êtes pas à New York. Si vous voulez faire votre entrée dans le vrai monde, il vous faut essayer de séduire au moins une grande maîtresse de maison. À présent, si vous préférez ne pas bouger, je peux vous prédire que vous allez voir accourir dans un instant tous les coureurs de jupons qui se trouvent ici.
— Je préfère aller avec vous. Mais chez qui ?
— La duchesse de Rohan qui… oh, et puis vous le verrez bien ! Il est probable que ce nom ne vous dise rien du tout.
La rencontre fut une réussite. Impressionnée par cette grande dame aux cheveux légèrement argentés qui posait sur elle un regard bleu plein de gentillesse, Mrs Carrington oublia un moment la suprématie des femmes américaines et faillit plonger dans une révérence. De son côté la duchesse Herminie sut deviner, sous l’assurance de cette trop belle jeune femme, une petite gêne : celle de ne pas être escortée de son époux, et elle la reçut avec une grâce particulière, admira sa toilette, sa dignité et décida de la prendre sous sa protection pour l’aider à franchir les barrières de l’aristocratie. Elle ne détestait pas un rien d’exotisme chez ceux qu’elle accueillait et, dans un salon, l’Américaine devait faire sensation. En quittant sa loge, Alexandra pouvait être assurée d’une prochaine invitation boulevard des Invalides, ce dont son compagnon se montra enchanté :