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C’était à Robert de Montesquiou qu’Alexandra devait d’avoir fait sa connaissance chez lady Decies. Le journaliste qui pouvait être un admirable conteur, poète à ses heures, amusait beaucoup le grand seigneur dont l’esprit acéré se plaisait à des joutes oratoires qui faisaient les délices de leurs amis au cours des dîners somptueux donnés par Lorrain sur des nappes en fil d’or, où des crapauds en pierres dures aux yeux de rubis, d’émeraudes ou de diamants scintillaient au milieu de corbeilles d’orchidées jaunes et d’iris noirs. C’était, en effet, un hôte fastueux, surtout lorsqu’il recevait Mme Sarah Bernhardt à laquelle il vouait une véritable dévotion car il la considérait comme une sorte de déesse descendue du ciel. Sa beauté était la seule qui réussît à l’émouvoir dans la gent féminine mais, présenté à Mrs Carrington, il lui débita un délicat compliment prouvant qu’il savait apprécier l’éclat d’une autre femme.

Après l’habituel concert de coups de sifflet et de claquements de portières, le Méditerranée-Express s’ébranla en glissant sur ses rails avec une majestueuse lenteur qui s’accéléra peu à peu. Passé l’abri des grands toits de la gare, une soudaine rafale de pluie vint gifler les vitres pour s’y dissoudre en rigoles. Depuis le matin, les nuages menaçaient et le temps, presque froid, n’avait rien de commun avec celui, en tout point délicieux, de la veille. Alexandra y avait vu un signe du ciel lui conseillant d’abandonner toute cette grisaille pour rejoindre le soleil… et aussi le sûr refuge que constituait tante Amity.

Le paysage banlieusard ne l’intéressant guère, elle ouvrait son sac pour y prendre son livre quand on frappa à la porte. Sur son invitation, le conducteur entra :

— Ce compartiment vous convient-il, Mrs Carrington, ou bien en préféreriez-vous un autre ? demanda-t-il.

— Non, merci, je suis très bien mais… y a-t-il tellement de places libres ?

— Non, le train est presque plein mais nous gardons toujours au moins un sleeping pour une personnalité de dernière minute. Celui-ci est peut-être un peu trop proche des roues ?

— Je m’y sens très bien.

— Désirez-vous boire quelque chose ? Un peu de thé ou un verre de champagne ?

— Ni l’un ni l’autre, je vous remercie. Il est tard pour le premier, un peu tôt pour le second… Y a-t-il longtemps que vous travaillez ici ?

— Trois ans, environ. J’ai quitté la Chine en même temps que M. Laurens. Ma santé n’étant plus très bonne, alors, j’ai demandé mon retour en France.

— Étonnant ! Ce que vous faites actuellement n’est-il pas plus fatigant ? Il me semble que le métier d’interprète dans une légation…

— À plus d’élégance que celui-ci ? acheva Pierre Bault avec son fin sourire. Je n’en suis pas certain. La Compagnie, étant donné la qualité des voyageurs que nous transportons, se montre très sévère pour le choix de ses employés. Nous devons parler plusieurs langues, posséder une certaine culture et, surtout, une bonne éducation. Pour ma part j’éprouve plus de plaisir à ce rôle de « conducteur » qu’à traduire sempiternellement dans un bureau plus ou moins poussiéreux des dépêches souvent dépourvues d’intérêt.

— Sans doute, sans doute…

Comme la jeune femme ne semblait pas disposée à entretenir la conversation, Bault prétexta les devoirs de sa charge et se retira. Un peu triste d’ailleurs. Il gardait le souvenir d’une charmante jeune fille gaie et pleine de vie mais il semblait que le mariage eût modifié quelque peu son caractère. Elle était devenue extraordinairement belle mais il sentait en elle une réserve, une sorte de froideur qui semblait vouloir marquer nettement leurs places respectives dans la société. Elle eût sans doute préféré rencontrer un voyageur nommé Pierre Bault plutôt qu’un employé des Wagons-Lits en qui elle devait voir quelque chose comme un domestique. Ces Américaines, décidément, aimaient à se donner de grands airs contrairement à certaines vraies grandes dames qui savaient se montrer si simples ! Dernièrement une autre rescapée du siège des Légations, la belle marquise Salvago Raggi, se trouvait dans le Méditerranée-Express et elle avait tenu à ce que l’ancien interprète vînt bavarder un moment avec elle et boire un verre de champagne :

— Nous sommes tous deux d’anciens combattants, expliqua-t-elle à l’amie qui l’accompagnait. Nous avons vécu ensemble des heures trop dramatiques pour les oublier jamais.

Apparemment, l’ex-miss Forbes en jugeait autrement et le jeune homme se promit de ne s’occuper d’elle que le strict nécessaire jusqu’à l’arrivée en gare de Cannes. Pour rien au monde il ne voulait qu’elle pût deviner qu’il avait été, un court instant, un peu amoureux d’elle. Elle était si fraîche, si rayonnante alors !… Un joli souvenir qu’il valait mieux effacer définitivement ! Néanmoins, il ne put s’empêcher de se demander à quoi pouvait bien ressembler l’homme qui l’avait épousée.

À son grand soulagement, Alexandra constata qu’elle ne connaissait aucune des personnes qui se trouvaient au wagon-restaurant lorsqu’elle y pénétra. Tandis que le maître d’hôtel la guidait vers sa table, elle récolta son habituelle moisson de regards curieux, intéressés, admiratifs ou vaguement envieux mais aucun salut et ce fut avec un vif plaisir qu’elle prit place près d’une fenêtre et opta, sur le menu, pour un velouté de homard au paprika, des cailles de vigne à la Richelieu et une salade Aïda arrosés d’un chablis bien frais. L’impression d’être en vacances persistant, elle se sentait disposée à s’offrir une petite fête mais n’osa tout de même pas se commander du champagne. Décidément, c’était tout à fait délicieux de voyager seule et même un peu exaltant !

Unique occupante de sa table quand on lui servit son potage, elle espérait bien le rester quand une chaîne de montre en or grosse comme un câble d’amarrage et d’énormes bagues ornées d’émeraudes apparurent dans son champ de vision. En même temps une voix un peu enrouée lui demandait la faveur d’une place et elle comprit qu’elle n’échapperait pas à Jean Lorrain.

— Que vous a fait Paris, madame, pour que vous le délaissiez en plein milieu de son printemps ? demanda-t-il après l’avoir saluée avec une grande politesse. Aurait-il osé vous déplaire ?

— En aucune façon mais j’ai assez peu de temps à passer en France et je désirais voir la fameuse Côte d’Azur. Ma tante, miss Forbes, se trouve d’ailleurs à Cannes en ce moment. Je vais la rejoindre. Mais vous-même, n’est-ce pas un mauvais moment pour un journaliste de s’éloigner ?

— Je me rends souvent à Nice où ma mère habite, avenue de l’Impératrice, une maison agréable. Il y fait bon se reposer des fatigues de la capitale. Ma santé n’est pas des meilleures[4]…

Surprise du ton las de sa voix, Alexandra le regarda mieux. La lumière tamisée par la soie rose de la petite lampe posée sur la table était flatteuse pour un visage et celui de Lorrain, enluminé de fard, rougeoyait comme une tomate en voie de mûrissement. Néanmoins, le maquillage ne pouvait rien contre les poches sous les yeux, les plis las de la bouche et d’étranges ombres qui déjà marquaient sinistrement cette figure de viveur usé par la noce crapuleuse où il aimait à se vautrer.