— Quel imbécile j’ai été ! murmura-t-il en pensant à l’espoir qui l’avait conduit jusqu’ici. Encore un peu et elle me reprenait à son piège !… Par contre, il serait peut-être amusant d’essayer de savoir jusqu’à quel point elle est déçue de mon attitude. La victoire alors pourrait avoir le goût amer et délicieux de la vengeance…
Déjà prêt à redescendre, il chercha des yeux un récipient quelconque pour y éteindre son cigare. Et soudain, il oublia jusqu’à la présence d’Alexandra : surgie des ombres de la galerie au long de laquelle s’alignaient des statues et de grandes poteries anciennes, une merveilleuse apparition se dirigeait vers l’escalier en s’arrêtant parfois pour contempler la fête de haut. Caché par une colonne, il la regarda s’avancer lentement et même retint son souffle de crainte de la voir s’évanouir comme un fantôme mais, en dépit des longs voiles de mousseline neigeuse qui l’enveloppaient en traînant derrière elle, elle était bien réelle : sous la simple couronne de roses qu’un flot de rubans retenait sur ses longs cheveux dénoués d’un extraordinaire blond argenté, c’était la plus ravissante jeune fille qu’il eût jamais vue ! Elle avait la sveltesse et la grâce d’une nymphe et, de temps en temps, elle respirait le parfum du bouquet de roses qu’elle portait attaché à son poignet.
Quand elle fut tout près de lui, Jean laissa tomber son cigare sans plus s’en soucier et surgit de derrière sa colonne. L’apparition poussa un petit cri et il reçut en plein visage le regard rieur, pas effrayé du tout, de deux larges prunelles qui avaient la couleur d’une profondeur marine dans le soleil.
— Dieu ! que vous m’avez fait peur, dit-elle en français. A-t-on idée de se cacher ainsi dans les coins sombres pour effrayer les gens ?
— Pardonnez-moi mais je ne cherchais à effrayer personne ! J’étais simplement monté ici pour fumer tranquillement… et puis je vous ai vue.
— Et vous n’avez plus eu envie de fumer ? Je suis très flattée…
— Moi je suis ébloui… Un instant j’ai cru que les violons du bal avaient invité Desdémone à renaître mais votre léger accent évoquerait plutôt Ophélie…
— Eh bien vous êtes gracieux, monsieur l’inconnu ! Deux malheureuses créatures mortes tragiquement ! Il est vrai que celle dont je porte le nom n’a pas eu beaucoup plus de chance.
— La bonne règle veut que je vous demande comment vous vous appelez.
— Cordélia… mais on me nomme Délia.
— Shakespeare vous poursuivrait-il ? fit-il en riant puis déclamant soudain :
Fairest Cordélia, that art most rich, being poor ;
Most choice, forsaken, and most loved, despised[6]…
Aussitôt la jeune fille enchaîna :
Thee and thy virtues here I seize upon[7].
— Vous voyez que l’on connaît ses classiques…
— Bravo ! Ainsi vous êtes anglaise ?
— Pas du tout !
— Ah ! Seriez-vous… suédoise ? Norvégienne ? Finlandaise ?… Ou bien venez-vous de…
— De New York, tout simplement.
— Oh non ! Pas vous ? Pas encore ! gémit le jeune homme.
— Eh bien vous êtes aimable ! Pour un peu vous auriez dit : « Quelle horreur ! »
— Tout de même pas mais, voyez-vous, je me sens un peu… accablé par vos compatriotes. On dirait qu’elles ont décidé d’envahir Venise. Elaine Orseolo est américaine et ce bal est donné en l’honneur de deux Américaines, l’admirable Mrs Carrington et une miss Je-ne-sais-plus-quoi…
— Hopkins ! Miss Cordélia Hopkins… autrement dit moi.
Il la contempla avec une stupeur incrédule. Que cette adorable enfant qui semblait sortie tout droit d’un conte d’Andersen fût un produit de la « civilisation » du mécanisme et de l’argent dépassait son entendement ! De son côté Délia ne pouvait s’empêcher de le trouver magnifique. Jamais encore elle n’avait rencontré un homme qui lui plût autant ! Il ressemblait tellement au Prince Charmant des légendes de son enfance qu’il n’avait pas l’air vrai…
— Alors… vous êtes la sœur de Mrs Carrington ? demanda Jean.
— Sa belle-sœur et même sa demi-belle-sœur puisque son mari n’est que mon demi-frère. J’entends par là que nous avons la même mère… et une grande différence d’âge. Mais, au fait, vous êtes là à me poser des questions. N’aurait-il pas été plus poli que vous commenciez par vous présenter ? Qui êtes-vous ?
Il le lui dit tout en lui adressant un profond salut et Délia éclata d’un rire frais et joyeux qui fit pétiller ses yeux.
— Alors c’est vous ?
— Mon nom aurait-il le privilège de vous être familier ?
— Je pense bien ! Depuis que nous sommes arrivées à Venise, Elaine n’a cessé de parler de vous. Voilà une femme qui vous adore !
— Comment l’entendez-vous ? Je ne suis pas certain que ce verbe plairait à mon ami Orseolo…
— Mes paroles dépassent quelquefois ma pensée. Cela tient à ce que je parle beaucoup et sans trop réfléchir. Je veux dire… qu’elle a beaucoup parlé de vous et en termes très flatteurs…
— Comme c’est gentil à elle ! Chantait-elle aussi mes louanges devant votre belle-sœur ?
— Au début, oui, mais cela n’avait pas l’air de plaire à Alexandra. Elaine a cru comprendre alors que vous n’étiez pas en très bons termes avec elle et qu’il avait dû se passer quelque chose après son départ de Paris. L’auriez-vous offensée ?
Ce langage direct et franc était une nouveauté pour Fontsommes accoutumé aux subtilités souvent fumeuses du discours féminin mais, peut-être parce qu’elle lui plaisait infiniment, il décida de la payer de retour.
— Dans un sens, oui. Je lui ai fait la cour, ce printemps…
— Ne me dites pas qu’elle n’a pas aimé ? À New York elle évolue toujours au milieu d’un cercle d’hommes bêlant d’admiration et s’en amuse beaucoup.
— Eh bien moi je ne l’ai pas amusée du tout. Je dirais même qu’elle m’a pris au tragique… Pendant que j’y pense, on dit « béant » d’admiration et pas bêlant.
— Vous croyez ? L’image me paraissait convenable. Mais revenons à ma belle-sœur ! Vous avez peut-être voulu aller trop loin ? Cela ne fait pas partie de son jeu.
— Son jeu ? Elle aimerait…
— Jouer avec ses admirateurs, bien sûr. Nous sommes toutes un peu comme ça, d’ailleurs : faire tourner un homme en bourrique et puis le planter là, c’est assez drôle. Alexandra est très forte à cet exercice, seulement il faut savoir où s’arrêter.
— Vous êtes comme ça, vous ? Je n’en crois rien.
Délia prit un petit temps qu’elle employa à respirer ses fleurs d’un air songeur.
— Un peu, oui, soupira-t-elle enfin. Du moins je l’étais jusqu’au jour où cela ne m’a plus amusée. Ce jour-là j’ai accepté de me fiancer, ajouta-t-elle en mettant sous le nez de Fontsommes la grande émeraude carrée qui ornait son annulaire…
— Ah !… Et, naturellement, vous aimez votre fiancé ?
— Oh… oui, je crois. Je veux dire que je l’aime bien…