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— Oh, elle est beaucoup plus pieuse que moi ! Je n’ai jamais été tentée par les austérités du cloître. Je préfère rire et m’amuser. Ce qui ne signifie pas que je ne prierai pas de tout mon cœur pour ce pauvre jeune homme ! Si Bourdelot ne le sauve pas, il sera mort d’amour… C’est beau !

— Mais pour rien. Si ce n’est ajouter quelques rayons à l’auréole dont les poètes décorent ma fille ! Alors que je ne suis pas sûre qu’elle le pleure indéfiniment !

La note de colère dans la voix de la Princesse surprit Isabelle. C’était bien la première fois qu’elle l’entendait émettre l’ombre d’une critique à l’encontre d’Anne-Geneviève dont il semblait entendu, chez les Condés comme à l’hôtel de Rambouillet, que la duchesse de Longueville était un déesse descendue de l’Olympe pour s’offrir à l’admiration des foules à genoux !

— Puis-je demander ce qui vous fait penser cela ?

— Ce que nous venons de voir. Elle est en larmes et l’on ne peut douter de son chagrin, mais celui qu’elle regarde – et qui la dévore des yeux ! –, ce n’est pas le malheureux Maurice mais bien le ténébreux Marcillac. Qui pleure d’ailleurs tout autant qu’elle ! Je gage qu’il sera son amant !

Pour le coup, Isabelle se tut, un peu interloquée de découvrir une telle perspicacité de la part de sa chère princesse dont mieux que personne elle connaissait la bonté et l’amour qu’elle portait à ses enfants…

Le silence s’installa et dura. Ce ne fut que quand le carrosse eut franchi le portail de l’hôtel de Condé que la Princesse eut un soupir agacé.

— Un si grand drame pour deux lettres perdues, c’est à n’y pas croire, en vérité !

1 L’hôtel de Longueville s’élevait à peu près sur une moitié de la colonnade du Louvre et du parterre qui s’étend devant.

2 Elles ne se révélèrent que plus tard. Cependant, son père ne cessa jamais de l’aimer.

3 Fils cadet du maréchal-duc de Châtillon, Gaspard de Coligny était marquis d’Andelot.

7

Trois mariages, sinon rien…

Le mariage de Marie-Louise de Bouteville avec le marquis de Valençay eut lieu huit jours plus tard à l’église Saint-Sulpice et à l’hôtel de Condé, accompagné d’un faste de bon goût mais sans excès. La blonde mariée était belle, l’époux aimable et de fière prestance, et tous ceux qui y parurent s’en déclarèrent enchantés. Madame la Princesse eût préféré Chantilly, proche voisin du village de Précy, mais les rudesses de l’hiver eussent apporté un bémol au charme d’un mariage à la campagne. On admira beaucoup la dignité et l’élégance discrète de Mme de Bouteville que l’on voyait peu à Paris. Toute de velours noir vêtue comme il sied à une femme demeurée fidèle à son deuil, encore séduisante, elle arborait un collier et des ornements de perles qui s’inscrivaient en faux contre l’étiquette de cousine pauvre qu’on lui appliquait généralement.

Bien que son frère, toujours mal en point, fût encore l’hôte de Saint-Maur, Gaspard de Coligny y vint, mais il fut vite évident pour tous qu’il n’était là que pour Isabelle.

Ravissante dans une robe rose aurore brodée d’argent, décolletée aux limites permises à une jeune fille, des perles au cou et en barrettes retenant ses boucles brunes de chaque côté de son visage radieux, toutes fossettes dehors, elle attirait les regards et fut tout de suite très entourée. Elle était visiblement enchantée du mariage de sa sœur et comptait bien s’y amuser. Aussi distribuait-elle ses sourires avec une grande libéralité, en prenant soin de ne privilégier personne. Ce qui amusait fort son frère et mettait Gaspard au supplice. Découragé, il s’apprêtait même à partir quand Enghien, dont l’œil d’aigle saisissait le moindre détail bien qu’il eût été parmi les thuriféraires d’Isabelle, le rejoignit :

— Où prétends-tu donc aller de la sorte ? Dès que l’on en aura fini avec les compliments aux nouveaux époux, on va passer à table !

— Vous m’excuserez, Monseigneur, mais je n’ai pas faim !

— Eh bien, tu feras semblant… Et en affichant une autre mine, s’il te plaît ! On ne porte personne en terre aujourd’hui : on se marie ! J’espère que tu en es conscient  ?

— Absolument ! soupira le malheureux. Il y en a qui ont de la chance !

— Et d’autres qui en ont tout autant mais qui ne savent pas l’apprécier ! Va te regarder dans un miroir, morbleu, ensuite regarde les autres ! Et maintenant, je vais te confier un secret : je me suis arrangé pour que tu sois auprès d’elle au banquet !

Le visage soucieux du jeune homme s’illumina :

— Vraiment ?

— Si tu me traites de menteur, on va en découdre sur le pré ! gronda Enghien dont les sourcils se fronçaient déjà.

Sachant que, chez son prince, les colères étaient aussi subites que violentes, Gaspard se hâta de l’apaiser :

— Pardonnez-moi ! Vous savez que jamais je ne mettrais votre parole en doute, mais ce rayon de soleil que vous apportez dans ma nuit est tellement inattendu, tellement… Et qui est de l’autre côté ?

Il semblait inquiet et cela fit rire le duc.

— La Moussaye, qui aimerait certainement mieux être à côté de toi ! Mais pour en revenir à Isabelle, fit-il soudain sévère, n’oublie pas qu’elle est une jeune fille, une Montmorency et ma cousine. Alors…

— Qu’imaginez-vous, Monseigneur ? Je n’ai pas de plus cher désir que d’en faire ma femme et la mère de mes enfants !

— Ce que, si je crois la connaître, elle n’acceptera pas ! Ton père non plus, entre parenthèses !

— Qui sait ? Je peux toujours essayer !

Au début du festin, Isabelle et Gaspard n’échangèrent que peu de paroles. Tout en se restaurant en gens qui ont faim – et soif ! –, ceux de leur entourage discutaient à bâtons rompus des derniers événements de la ville et de la Cour, et ils se trouvèrent mêlés à la conversation générale dont les faits et gestes du cardinal Mazarin assumaient le plus lourd. Mais au bout d’un moment – et de copieuses libations s’y mêlant – des échanges particuliers se dessinèrent et les deux jeunes gens purent enfin s’isoler des autres. Gaspard prit son courage à deux mains.

— Vous vous demandez peut-être, Mademoiselle, comment je peux assister à ce beau mariage et goûter ce bonheur d’être auprès de vous alors que mon frère s’en va vers sa fin ?

— Vous l’avez vu ce matin, je le suppose, puisque vous ne quittez plus Saint-Maur. Comment était-il ?

— La gangrène progresse et nous n’avons plus guère d’espoir. Le docteur Bourdelot pense qu’il lui resterait une chance en lui coupant le bras, mais Maurice s’y oppose catégoriquement !

— Pourquoi, mon Dieu ? Ils sont nombreux, les héros devenus manchots sur un champ de bataille au service du Roi ! On ne peut que saluer bien bas leur courage !

— Toutes les femmes ne pensent pas comme vous, je le crains, et mon frère refuse de n’être plus qu’un infirme aux yeux de celle qu’il aime ! Il la connaît assez pour savoir qu’il n’aurait plus droit qu’à une affectueuse pitié… et encore !

— Quand l’amour existe entre deux êtres, cela ne fait pas de différence…

— A condition qu’il perdure, et Maurice n’en est pas certain… Moi non plus !

— Qu’est-ce qui vous le fait supposer ?

— L’heure, toujours la même, où arrivent chaque jour votre cousine et certain gentilhomme…

— M. de Marcillac, je pense ?

Il la regarda avec admiration.

— Vous êtes très observatrice !

— Pas vraiment, mais j’éprouve une compassion infinie pour cet homme malheureux qu’est M. de Coligny, sacrifié stupidement à l’orgueil d’une femme qui ne le mérite pas. Suppliez-le de résister, et de vivre même au prix d’un bras ! Il ignore quel sort Dieu lui réserve, et il n’est pas obligatoire d’avoir ses quatre membres pour devenir maréchal de France !